La justice camerounaise s’apprête à élargir la composition de la formation chargée de juger les 146 prévenus arrêtés à la suite des troubles post-électoraux de l’automne 2025. Cette désignation de magistrats additionnels, motivée par la lenteur du traitement des dossiers, intervient sur fond de tensions politiques persistantes depuis le scrutin présidentiel du 12 octobre. Le procès, qui se tient à Yaoundé, cristallise l’attention des partis d’opposition, des organisations de défense des droits humains et de plusieurs chancelleries occidentales suivant de près l’évolution du climat civique au Cameroun.
Un dossier devenu trop volumineux pour une seule formation
L’instruction porte sur des faits survenus dans plusieurs villes du pays, où des manifestations avaient contesté la régularité du processus électoral. Les charges retenues contre les 146 personnes interpellées varient selon les profils, allant de la participation à un attroupement non autorisé à des qualifications plus lourdes touchant à la sûreté de l’État. La masse de pièces, la multiplicité des parties civiles potentielles et le nombre d’avocats constitués ont rapidement rendu le calendrier initial intenable. En renforçant la formation de jugement, les autorités judiciaires entendent désengorger les audiences et éviter une prescription rampante des procédures.
Selon les éléments rendus publics, plusieurs prévenus sont détenus depuis l’automne 2025, soit près de huit mois pour certains. Cette durée alimente les critiques d’organisations de défense des libertés publiques, qui dénoncent un recours systématique à la détention provisoire dans les dossiers à caractère politique. Le barreau, sollicité par les familles, plaide pour une accélération des débats et la libération conditionnelle des prévenus dont les charges apparaissent les moins étayées.
Un procès à forte charge politique
L’enjeu dépasse la stricte gestion d’un rôle d’audience. Le scrutin du 12 octobre 2025 avait été contesté par plusieurs candidats de l’opposition, qui dénonçaient des irrégularités dans la centralisation des résultats. Les rassemblements qui s’en étaient suivis, dispersés par les forces de sécurité, avaient donné lieu à une vague d’interpellations dans la capitale économique et dans plusieurs chefs-lieux de région. La manière dont ce procès sera conduit constituera, pour de nombreux observateurs, un test de la capacité de l’appareil judiciaire à traiter de façon équitable un contentieux né de la rue.
Les diplomates accrédités à Yaoundé observent la procédure avec attention. Plusieurs partenaires bilatéraux du Cameroun, sans s’exprimer publiquement, ont rappelé en coulisses leur attachement au respect des standards d’un procès équitable, notamment le droit à la défense, la publicité des débats et la motivation des décisions. Pour Yaoundé, l’enjeu est aussi de préserver l’image d’une justice fonctionnelle au moment où le pays cherche à consolider sa signature financière sur les marchés régionaux et à attirer de nouveaux investissements industriels.
Une équation judiciaire et politique
La désignation de juges supplémentaires soulève également une question d’organisation interne. La magistrature camerounaise compose avec des effectifs limités, en particulier dans les juridictions spécialisées sollicitées par ce type de contentieux. Détacher des magistrats expérimentés vers ce procès suppose de redéployer la charge sur d’autres dossiers, au risque d’allonger les délais ailleurs. Le ministère de la Justice devra donc arbitrer entre la nécessité d’envoyer un signal d’efficacité sur ce dossier emblématique et la continuité de l’activité des autres formations.
Reste la question du traitement individualisé. Avec 146 prévenus aux situations très contrastées, la défense plaide pour des disjonctions de procédures afin que chaque dossier soit examiné selon ses propres mérites. Une telle option, juridiquement classique, allongerait toutefois la durée globale du contentieux. À l’inverse, un jugement collectif présente le risque d’une justice de masse, difficilement compatible avec les exigences de motivation individuelle des peines.
Dans les prochaines semaines, le calendrier des audiences et la liste nominative des magistrats désignés diront si l’accélération annoncée se traduit concrètement, ou si le dossier continuera de peser sur le climat politique camerounais. Selon RFI Afrique.
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