Engrais en Afrique : les limites d’une stratégie de souveraineté

Industrial factory worker with a hard hat supervises glass bottles on an assembly line.Photo : Keegan Checks / Pexels

L’alerte émise par la FAO replace la question des engrais en Afrique au cœur des préoccupations de sécurité alimentaire. Une obstruction prolongée du détroit d’Ormuz, par lequel transitent une part substantielle des hydrocarbures et des intrants agricoles du Golfe, pourrait provoquer une crise mondiale des prix alimentaires dans un horizon de six à douze mois. Le continent africain, importateur net de denrées et fortement dépendant des engrais minéraux pour soutenir ses rendements, figure en première ligne des géographies à risque identifiées par l’agence onusienne.

Des champions continentaux insuffisants face à la demande

Plusieurs poids lourds mondiaux de la production d’engrais sont pourtant implantés en Afrique. Le marocain OCP, premier exportateur planétaire de phosphates et de leurs dérivés, le nigérian Dangote, qui a inauguré l’un des plus vastes complexes d’urée du continent, ou encore l’égyptien Abu Qir Fertilizers structurent une capacité industrielle théoriquement à la hauteur des besoins agricoles régionaux. Sur le papier, cette concentration de capacités devrait conférer à l’Afrique une forme d’autonomie face aux secousses géopolitiques venues du Golfe ou de la mer Noire.

La réalité commerciale dément cette intuition. L’essentiel de la production de ces géants est tourné vers l’export, en direction du Brésil, de l’Inde, de l’Amérique du Nord ou de l’Europe, où les marges sont plus élevées et les acheteurs solvables. Les agriculteurs subsahariens, dont la consommation moyenne d’engrais reste l’une des plus faibles au monde, peinent à capter cette offre de proximité. Le paradoxe est désormais documenté : un continent qui exporte de l’urée et du phosphate diammonique tout en important, dans le même mouvement, des volumes d’engrais composés qu’il pourrait fabriquer.

Logistique, gaz et devises : le triple verrou

Trois contraintes structurelles expliquent cette déconnexion entre capacité industrielle et accès paysan. La première tient à la logistique intra-africaine. Acheminer un sac d’urée du port de Lagos jusqu’à un exploitant du Sahel coûte souvent davantage que la traversée maritime depuis le Golfe. Les corridors ferroviaires sont rares, les routes saturées et les frais portuaires élevés, ce qui renchérit mécaniquement le prix rendu.

La deuxième contrainte est énergétique. La fabrication d’engrais azotés repose sur le gaz naturel, dont l’approvisionnement reste irrégulier dans plusieurs pays producteurs, à commencer par le Nigeria. Les arrêts techniques répétés des unités industrielles limitent les taux d’utilisation et fragilisent les engagements contractuels. À l’inverse, OCP s’appuie sur la roche phosphatée nationale, ce qui lui confère un avantage comparatif durable mais ne résout pas la question azotée à l’échelle continentale.

La troisième contrainte est financière. Les distributeurs et coopératives africains opèrent dans des devises faibles, avec un accès au crédit restreint et des subventions publiques souvent versées avec retard. Les industriels privilégient dès lors les acheteurs internationaux capables de payer en dollars et à terme court. Ce déséquilibre explique pourquoi une fermeture d’Ormuz, en renchérissant les frets et les intrants gaziers importés, se répercuterait rapidement sur le coût des récoltes africaines, malgré les usines installées sur le sol continental.

Vers une recomposition stratégique du marché

Les autorités régionales, de la Banque africaine de développement à l’Union africaine, plaident depuis le sommet de Dakar de 2023 pour un triplement de la consommation d’engrais sur le continent d’ici 2033. L’objectif suppose des investissements massifs dans le stockage, le mélange local (blending) et les financements ruraux. Plusieurs projets de méga-unités sont à l’étude en Angola, au Mozambique et en Mauritanie, adossés à des ressources gazières domestiques.

Reste que ces chantiers s’inscrivent dans un horizon long, peu compatible avec la fenêtre de six à douze mois évoquée par la FAO. À court terme, les marges de manœuvre se limitent à la constitution de stocks tampons, à l’accélération des couloirs commerciaux intra-africains prévus par la Zone de libre-échange continentale (ZLECAf) et à des accords bilatéraux entre producteurs et États importateurs. La crise d’Ormuz, si elle se concrétise, jouera le rôle de révélateur d’une souveraineté industrielle encore largement théorique.

Selon RFI Afrique, l’alerte de la FAO sur le risque de crise alimentaire mondiale liée à une fermeture prolongée du détroit d’Ormuz souligne les limites de la stratégie des fabricants d’engrais africains.

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About the Author

Awa Ngoma
Journaliste industrielle, Awa Ngoma couvre les filières manufacturières, la logistique portuaire et les grands projets d'infrastructures en Afrique centrale et de l'Ouest. Ingénieure de formation, elle analyse les chaînes de valeur locales, les implantations d'unités de production et les contrats de concession routière, ferroviaire et portuaire.

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