La signature, le 19 mai 2026, d’un ordre d’évacuation contre la communauté bédouine de Khan al-Ahmar marque une nouvelle escalade en Cisjordanie occupée. L’auteur de la décision, le ministre israélien des Finances Bezalel Smotrich, figure de l’extrême droite religieuse, fait lui-même l’objet d’un mandat d’arrêt international émis par la Cour pénale internationale (CPI). En présentant cette mesure comme sa première riposte à la juridiction de La Haye, il en assume ouvertement la dimension politique. La cible, un hameau de quelques dizaines de familles palestiniennes implanté entre Jérusalem-Est et Jéricho, est devenue depuis plus d’une décennie le symbole d’un bras de fer entre l’administration militaire israélienne, la justice locale et les chancelleries européennes.
Khan al-Ahmar, un verrou stratégique aux portes de Jérusalem
Le village se trouve dans une portion de la zone C, sous contrôle israélien exclusif selon les accords d’Oslo. Sa position géographique, sur la route 1 reliant Jérusalem à la vallée du Jourdain, en fait un point d’appui décisif pour quiconque souhaite redessiner les contours du territoire. La communauté, composée de Bédouins de la tribu Jahalin déplacés du Néguev dans les années 1950, vit sous la menace permanente de démolition depuis 2009. La Cour suprême israélienne avait validé en 2018 le principe de l’évacuation, mais l’exécution avait été suspendue à plusieurs reprises sous la pression diplomatique de Paris, Berlin et Bruxelles, plusieurs capitales européennes ayant qualifié l’opération de possible crime de guerre au regard du droit international humanitaire.
L’école du village, construite en pneus et en argile avec un financement européen, scolarise environ 170 enfants issus de hameaux voisins. Sa destruction figure parmi les contentieux récurrents entre l’Union européenne et le gouvernement israélien, qui réclame depuis plusieurs années le remboursement de structures palestiniennes édifiées sans permis dans la zone C.
Le projet E1, clé de la continuité territoriale palestinienne
La portée de l’annonce dépasse le sort de quelques familles bédouines. En libérant l’emprise foncière de Khan al-Ahmar, l’exécutif israélien rouvre la voie au plan dit E1, un programme d’urbanisation de 12 kilomètres carrés visant à relier la colonie de Maale Adoumim, peuplée d’environ 40 000 habitants, à Jérusalem-Est. Gelé depuis 2012 sous la pression de l’administration Obama puis de l’Union européenne, ce chantier prévoit la construction d’environ 3 500 logements et d’infrastructures hôtelières et commerciales.
Aux yeux des diplomates européens et de la majorité des analystes du dossier, la réalisation du E1 signerait la fin de toute viabilité d’un État palestinien dans les frontières de 1967. Le corridor coupe en effet la Cisjordanie en deux tronçons, nord et sud, et enclave Jérusalem-Est en la séparant physiquement de son arrière-pays palestinien. Bezalel Smotrich, qui assume également la tutelle administrative sur la Cisjordanie depuis 2023, en avait fait un axe central de son agenda politique avant même son entrée au gouvernement.
Un défi frontal au droit international
L’annonce intervient dans un contexte juridique inédit. La CPI a délivré en novembre 2024 des mandats d’arrêt contre plusieurs responsables israéliens, étendus depuis à d’autres membres du cabinet. Le ministre des Finances revendique désormais une logique de représailles assumée, transformant chaque pression judiciaire internationale en accélérateur de la politique de colonisation. Cette stratégie place les capitales européennes devant un dilemme connu : sanctionner des entités impliquées dans la colonisation ou se limiter à des déclarations condamnant le démantèlement annoncé.
Sur le terrain, l’Autorité palestinienne dénonce un transfert forcé de population prohibé par la quatrième Convention de Genève. Plusieurs ONG israéliennes, dont B’Tselem et Bimkom, ont saisi à nouveau la Cour suprême pour obtenir un report. Reste que la fenêtre judiciaire paraît étroite : l’ordre signé par le ministre comporte un délai d’exécution court, et le ministère de la Défense a déjà été instruit d’apporter le soutien logistique nécessaire aux services chargés de la démolition.
Au-delà du sort de Khan al-Ahmar, c’est la cartographie même de la Cisjordanie qui se joue dans les prochaines semaines, avec un projet E1 désormais sorti de son sommeil diplomatique. Selon RFI Moyen-Orient.
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