La sortie du mufti jaafarite Ahmad Kabalan s’inscrit dans une séquence politique sensible pour le Liban, où la question d’une éventuelle normalisation avec Israël reste un tabou constitutionnel et identitaire. Le dignitaire religieux, voix influente de la communauté chiite, a martelé son rejet de tout glissement vers ce qu’il nomme la « sionisation » du pays. Sa déclaration intervient alors que Washington multiplie les démarches pour stabiliser la frontière sud et encadrer le désarmement progressif des forces non étatiques.
Un refus frontal de la normalisation libano-israélienne
Pour Cheikh Kabalan, aucun arrangement politique, sécuritaire ou économique ne saurait justifier l’ouverture d’un canal officiel avec l’État hébreu. Le mufti jaafarite invoque la souveraineté nationale, la mémoire des guerres successives menées au Liban-Sud et la légitimité d’une résistance qu’il considère comme constitutive de l’équilibre interne libanais. Son propos vise autant les acteurs étrangers que les voix internes plaidant pour une révision du dogme officiel de Beyrouth, qui demeure formellement en état de guerre avec Israël depuis 1948.
La déclaration porte une charge symbolique forte. En employant le terme de « sionisation », Cheikh Kabalan ne cible pas seulement la diplomatie : il dénonce une dynamique culturelle, économique et institutionnelle qui, selon lui, chercherait à arrimer le Liban à l’architecture régionale née des accords d’Abraham de 2020. Ces accords, qui ont vu les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Maroc et le Soudan établir ou rétablir des relations avec Israël, sont régulièrement présentés à Beyrouth comme un horizon repoussoir par les forces politiques alignées sur l’axe de la résistance.
Une déclaration calibrée pour le moment politique libanais
Le calendrier de la prise de parole n’est pas anodin. Depuis le cessez-le-feu négocié fin 2024 entre le Hezbollah et Israël sous médiation américaine et française, le Liban traverse une phase d’ajustement. Les discussions sur le tracé frontalier terrestre, la mise en œuvre de la résolution 1701 du Conseil de sécurité et le sort de l’arsenal du Hezbollah occupent l’agenda diplomatique. Plusieurs émissaires américains ont fait le déplacement à Beyrouth pour pousser un agenda de stabilisation que ses détracteurs interprètent comme une voie détournée vers une forme de coexistence imposée avec l’État hébreu.
Dans ce contexte, la voix de Cheikh Kabalan vient renforcer le bloc politique et religieux qui refuse tout assouplissement doctrinal. Le mufti jaafarite occupe une fonction d’autorité morale au sein de la communauté chiite, dont le poids démographique et politique reste central dans les équilibres confessionnels libanais. Son intervention conforte la ligne défendue par le Hezbollah et par le mouvement Amal, qui considèrent toute négociation directe avec Israël comme une ligne rouge non franchissable.
Lignes de fracture régionales et pression américaine
La position exprimée par Cheikh Kabalan illustre la profondeur des clivages qui traversent le Levant. Les pressions exercées par l’administration américaine sur Beyrouth, conjuguées aux exigences israéliennes en matière sécuritaire, alimentent un sentiment d’encerclement dans une partie de la classe politique libanaise. La crise économique, marquée depuis 2019 par l’effondrement de la livre libanaise et la paralysie du système bancaire, accentue la vulnérabilité du pays face aux conditionnalités extérieures, qu’elles émanent du Fonds monétaire international ou des bailleurs du Golfe.
Sur le plan régional, les déclarations du dignitaire chiite résonnent avec les positions exprimées par Téhéran, parrain historique du Hezbollah, et avec celles de plusieurs factions palestiniennes. Elles s’opposent frontalement au mouvement de recomposition diplomatique que cherchent à imposer Washington et Tel-Aviv après dix-huit mois d’opérations militaires à Gaza et au Sud-Liban. Le mufti jaafarite érige ainsi le refus de la normalisation en marqueur identitaire, au-delà même de la stricte question sécuritaire.
Reste à mesurer la portée pratique de cette prise de position dans un Liban dont les institutions peinent à reconstituer une décision souveraine cohérente. La rhétorique anti-normalisation, profondément ancrée dans la doctrine officielle de l’État, se heurte aux réalités économiques et aux rapports de force imposés par la dernière confrontation avec Israël. Selon Al Akhbar, le mufti jaafarite entend poursuivre sa mobilisation publique pour verrouiller tout débat susceptible d’ouvrir la voie à un changement de paradigme.
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