En Cisjordanie occupée, l’approche de l’Aïd el-Kébir, célébré ce mercredi 27 mai par environ deux milliards de musulmans dans le monde, ne se vit pas comme ailleurs. La fête du sacrifice, qui rappelle l’épreuve d’Abraham et la substitution d’un bélier à son fils selon les trois monothéismes, devrait rythmer les marchés au bétail et les retrouvailles familiales. Pour les fermiers palestiniens des collines, elle coïncide surtout avec une montée de la tension face aux attaques de colons israéliens visant troupeaux, pâturages et points d’eau.
Une économie pastorale fragilisée à l’approche de la fête du sacrifice
L’élevage ovin et caprin constitue, dans les zones rurales de Cisjordanie, un pilier de la subsistance familiale autant qu’un marqueur identitaire. À quelques heures de l’Aïd el-Kébir, la demande en moutons grimpe traditionnellement, soutenant les revenus des bergers des vallées du Jourdain et des collines du sud d’Hébron. Cette fenêtre commerciale, brève et stratégique, est aujourd’hui largement perturbée par l’insécurité qui pèse sur les déplacements de bétail entre les pâturages et les marchés.
Les éleveurs décrivent un quotidien rythmé par la vigilance. Sortir les bêtes, gagner un point d’eau, atteindre une parcelle de fourrage : chacun de ces gestes peut désormais exposer un berger à une intrusion, à un vol de cheptel ou à des violences. Plusieurs hameaux ont vu leur accès à des terres agricoles restreint au fil des derniers mois, sous l’effet conjugué de l’expansion des avant-postes de colonisation et du durcissement des contrôles militaires.
Colons et fermiers : une confrontation qui pèse sur la Cisjordanie
Depuis l’automne 2023, les organisations humanitaires opérant dans les Territoires palestiniens documentent une intensification des actions de colons contre les communautés rurales. Incendies de bergeries, abattage d’animaux, destruction de réservoirs et de citernes, intrusions nocturnes : ces incidents touchent en priorité les zones classées C, placées sous contrôle israélien total en vertu des accords d’Oslo, où vivent justement la plupart des éleveurs concernés. Plusieurs villages bédouins ont été contraints au déplacement, vidant des territoires entiers de leur substance agricole.
Pour les fermiers palestiniens, l’enjeu dépasse la seule question religieuse de l’Aïd el-Kébir. C’est tout un rapport à la terre qui se trouve mis à l’épreuve. La perte d’un troupeau, capital constitué sur plusieurs générations, signifie souvent la fin d’une activité familiale et l’exil vers les périphéries urbaines. Les autorités palestiniennes, dont les marges de manœuvre demeurent limitées en zone C, peinent à apporter des réponses opérationnelles à ces communautés.
Une fête religieuse rattrapée par la géopolitique régionale
L’Aïd el-Kébir aurait dû offrir une parenthèse aux familles palestiniennes, dans un contexte régional alourdi par la poursuite du conflit à Gaza et par la pression diplomatique croissante sur le gouvernement israélien. Les capitales arabes, plusieurs États européens et certaines institutions internationales ont multiplié, ces derniers mois, les déclarations appelant à contenir les violences de colons en Cisjordanie. Des sanctions individuelles ont été annoncées contre des figures jugées responsables d’exactions, sans que la dynamique de terrain n’en soit fondamentalement modifiée.
Sur le plan économique, les répercussions s’étendent au-delà des seuls éleveurs. Les bouchers, transporteurs, négociants en fourrage et artisans qui gravitent autour de la filière ovine accusent eux aussi un ralentissement d’activité. La hausse des coûts de l’alimentation animale, conjuguée à la difficulté d’acheminer les bêtes vers les marchés urbains de Ramallah, Naplouse ou Hébron, comprime les marges et renchérit le prix du mouton de l’Aïd pour les ménages palestiniens.
Reste que la portée symbolique de la fête demeure intacte. Pour de nombreux bergers, maintenir le rituel du sacrifice, transmettre les gestes et faire vivre les pâturages constitue, en soi, un acte de continuité face à un environnement perçu comme hostile. À mesure que les attaques se répètent, la défense des troupeaux devient indissociable de la défense de la terre, et l’Aïd el-Kébir prend une dimension qui dépasse la liturgie. Selon RFI Moyen-Orient.
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