Crise budgétaire au Sénégal : le déficit de visibilité sur les comptes publics

A vibrant minibus travels the streets of Dakar, passing a historic church under a clear blue sky.Photo : Lom Doudou / Pexels

La crise budgétaire au Sénégal ne se résume pas à un ratio dette/PIB en hausse. Elle traduit, selon une tribune signée par Aboubakr Kaira Barry, directeur général de Results Associates et président du conseil d’administration de l’Omou Financial Literacy Center à Bethesda (Maryland), un déficit chronique de visibilité sur le bilan réel de l’État. La thèse est tranchante : on ne pilote pas ce que l’on ne mesure pas. Dakar serait précisément dans cette situation, naviguant à vue sur l’étendue exacte de ses ressources et de ses engagements.

L’argument s’appuie sur les travaux de Vitor Gaspar, ancien directeur du département des finances publiques du Fonds monétaire international (FMI). Pour l’économiste portugais, la majorité des États ignorent la composition exacte de leur patrimoine et la totalité de leurs obligations. Cette zone grise comptable produit, à long terme, des risques bien plus dommageables qu’un endettement élevé mais cartographié.

Un diagnostic qui déplace le débat sur la dette sénégalaise

Depuis l’arrivée au pouvoir du nouvel exécutif et la révélation d’écarts importants dans les statistiques budgétaires héritées, le débat public au Sénégal s’est concentré sur le niveau réel de la dette publique. Les marchés ont réagi, les agences de notation ont ajusté leur perception du risque souverain, et le dialogue avec le FMI s’est tendu. Pourtant, fixer l’attention sur le seul stock de dette appauvrit l’analyse.

La tribune publiée par Financial Afrik propose un changement de focale. Le défaut majeur ne serait pas l’ampleur du passif, mais l’opacité qui entoure les actifs publics : participations dans les entreprises d’État, patrimoine foncier, créances fiscales, ressources naturelles à exploiter, garanties implicites accordées à divers démembrements. Sans recensement rigoureux de ces lignes, aucun arbitrage budgétaire sérieux n’est possible.

Cette lecture rejoint un courant doctrinal défendu de longue date par le FMI à travers son initiative sur les bilans des administrations publiques. L’institution de Washington plaide pour une comptabilité patrimoniale, et non plus seulement de flux, afin d’évaluer la véritable richesse nette des États. Plusieurs pays développés s’y sont engagés ; les économies émergentes et africaines accusent un retard significatif.

Une gouvernance financière à reconstruire

Le constat dépasse le cas sénégalais. Dans la plupart des pays de la Zone franc et au-delà, la consolidation budgétaire repose sur des données partielles. Les engagements hors bilan, les arriérés intérieurs, les dettes des entreprises publiques et les partenariats public-privé échappent souvent aux agrégats officiels. Lorsque ces poches se révèlent brutalement, elles déclenchent des ajustements coûteux et déstabilisent la confiance des investisseurs.

Pour le Sénégal, l’enjeu est immédiat. Le pays négocie un nouveau cadre de coopération avec le FMI après la suspension du précédent programme. La restauration de la crédibilité statistique constitue un préalable. Or cette crédibilité ne se limite pas à corriger les déficits passés ; elle suppose la mise en place d’un système d’information patrimonial intégré, capable de retracer en continu les positions actives et passives de l’administration centrale, des collectivités et des établissements publics.

Concrètement, cela implique de moderniser la chaîne comptable de l’État, d’aligner les normes nationales sur les standards internationaux du secteur public (IPSAS) et d’investir dans la formation des cadres du ministère des Finances. C’est un chantier long, peu visible politiquement, mais structurant. Sans lui, chaque alternance politique risque d’exhumer de nouveaux passifs cachés et de nourrir la défiance des bailleurs comme des citoyens.

La transparence comme actif stratégique

Au-delà de la technique, le sujet est éminemment politique. La transparence patrimoniale constitue un actif stratégique : elle abaisse la prime de risque exigée par les créanciers, oriente les investissements directs étrangers et conditionne la qualité du débat démocratique. Dans un environnement régional marqué par la volatilité des taux et la sélectivité accrue des marchés, la capacité d’un État à présenter un bilan lisible devient un avantage comparatif.

Reste à savoir si les autorités sénégalaises sauront transformer la séquence actuelle, douloureuse, en levier de réforme structurelle. Le pari est exigeant. Il suppose de dépasser la gestion réactive des chiffres et d’inscrire la gouvernance financière dans une logique de patrimoine, et non plus seulement de trésorerie. Selon Financial Afrik, c’est à ce prix que la crise budgétaire actuelle pourra être surmontée durablement.

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Aïcha Diallo
Journaliste financière, Aïcha Diallo couvre les marchés de capitaux ouest-africains, le secteur bancaire et le paiement mobile. Diplômée en finance d'une grande école de commerce, elle a travaillé dans l'analyse économique avant de se consacrer au journalisme. Elle décrypte les stratégies des groupes bancaires panafricains et les décisions des régulateurs régionaux.

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