Dangote lance une raffinerie de 16 milliards de dollars à Lamu

A detailed view of industrial pipelines in a Saudi Arabian factory setting.Photo : Mumtaz Niazi / Pexels

Le projet de raffinerie de Lamu, estimé à 16 milliards de dollars, marque l’arrivée du conglomérat Dangote en Afrique de l’Est. Annoncée le 1er octobre, l’opération doit s’implanter sur la côte kényane, à proximité du nouveau complexe portuaire en eau profonde développé dans le cadre du corridor LAPSSET. Pour Nairobi, l’arrivée du groupe nigérian représente une inflexion stratégique majeure dans son positionnement énergétique régional.

Un investissement structurant pour l’Afrique de l’Est

Jusqu’ici, le Kenya dépendait presque intégralement d’importations de produits pétroliers raffinés, après l’arrêt de la raffinerie de Mombasa reconvertie en terminal de stockage en 2013. La nouvelle unité portée par Dangote vise à inverser ce schéma en traitant localement le brut destiné aux marchés d’Afrique orientale et australe. L’ampleur du ticket d’entrée, 16 milliards de dollars, place le projet dans la catégorie des investissements industriels les plus lourds jamais annoncés sur la côte swahilie.

Le choix de Lamu n’est pas neutre. Le port, inauguré progressivement depuis 2021, a été conçu pour désenclaver l’arrière-pays et absorber les flux de brut sud-soudanais, ougandais et éthiopien. En adossant sa raffinerie à cette infrastructure, le groupe nigérian capte à la fois une logistique maritime en eaux profondes et un accès potentiel aux gisements de la Rift Valley. Le site offre également une proximité directe avec les marchés d’importation du golfe d’Aden et de l’océan Indien.

La duplication du modèle Lekki en terre kényane

La démarche s’inscrit dans la continuité de la raffinerie de Lekki, mise en service en 2024 près de Lagos, et dont la capacité nominale de 650 000 barils par jour en fait la plus grande unité à train unique au monde. Avec Lamu, Aliko Dangote tente de reproduire sur la façade orientale la même logique d’intégration verticale : importer du brut, raffiner localement, puis réexporter des produits à forte valeur ajoutée. Ce schéma vise à capter la marge de raffinage traditionnellement captée par les traders asiatiques et moyen-orientaux.

Pour le groupe, l’enjeu est également financier. La raffinerie nigériane a connu une montée en puissance délicate, entre contentieux sur l’approvisionnement en brut local et tensions avec les régulateurs. En diversifiant son empreinte géographique vers l’Afrique de l’Est, le conglomérat réduit son exposition au seul marché nigérian et sécurise de nouveaux débouchés dans une région où la demande en diesel et en kérosène progresse de plus de 5 % par an.

Un pari géoéconomique sous tension

Reste que le pari comporte des zones d’incertitude. La région de Lamu reste exposée aux incursions sporadiques du groupe shebab depuis la frontière somalienne, un risque sécuritaire qui pèse sur la prime d’assurance des grands chantiers. Par ailleurs, le corridor LAPSSET, pensé initialement comme un axe pétrolier Juba-Lamu, n’a jamais pleinement abouti faute d’accord stable avec le Soudan du Sud. La disponibilité du brut d’approvisionnement constitue donc une variable critique du modèle économique.

La transition énergétique mondiale ajoute une seconde interrogation. Investir 16 milliards de dollars dans une unité de raffinage au moment où les grands acteurs occidentaux désinvestissent du fossile illustre une lecture pragmatique du calendrier africain. Dangote parie sur une demande continentale soutenue en carburants liquides pendant au moins deux décennies, le temps que l’électromobilité se diffuse. Le groupe table également sur un déficit structurel de capacités de raffinage en Afrique, estimé à près de trois millions de barils par jour.

Pour Nairobi, l’opération pourrait reconfigurer durablement le paysage énergétique régional et renforcer son statut de hub pétrolier concurrent de Dar es Salaam et Djibouti. Les autorités kényanes y voient aussi un levier d’industrialisation côtière, assorti de retombées fiscales et d’emplois qualifiés. L’exécution, dans un contexte de taux élevés et de contraintes de financement, reste toutefois le véritable test de crédibilité du projet. Selon Financial Afrik, le lancement officiel a été acté cette semaine.

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Moussa Kéita
Spécialiste des matières premières et de la transition énergétique, Moussa Kéita suit les filières pétrolières, gazières et minières africaines. Il s'intéresse particulièrement à la gouvernance des ressources extractives, aux nouveaux projets d'hydrogène vert et aux tensions géopolitiques autour des minerais stratégiques comme le cobalt et le lithium.

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