Dangote scelle à Gode un pôle hydrogène-engrais pour la Corne de l’Afrique

Tractor spraying a vibrant farm field. Capturing modern agriculture in action.Photo : Aleksander Dumała / Pexels

Le groupe Dangote poursuit son déploiement en Éthiopie avec l’attribution, le 28 octobre 2026, d’un contrat clé à l’espagnol Técnicas Reunidas. L’ingénieriste madrilène, via sa filiale TR-Technical dédiée aux équipements de transfert thermique, prendra en charge l’ingénierie, les approvisionnements, la fabrication et la livraison de deux réformateurs d’hydrogène d’une capacité cumulée supérieure à 200 000 Nm³/h. Les équipements doivent être livrés sous dix-huit mois sur le site de Gode, dans la région Somali, où le groupe nigérian édifie un complexe intégré d’ammoniac et d’urée.

Une brique technologique qui conditionne tout le complexe de Gode

Dans la chaîne de valeur des engrais azotés, le réformage constitue l’étape amont la plus capitalistique. C’est là que l’on produit l’hydrogène qui, combiné à l’azote de l’air, donnera l’ammoniac, matière première de l’urée. Un défaut de performance sur cette unité pénalise toute l’usine en aval. La capacité annoncée pour les deux réformateurs de Gode, au-delà de 200 000 Nm³/h, situe le projet dans la fourchette haute des installations continentales, comparable aux lignes d’Indorama à Port-Harcourt (Nigeria) ou d’OCI à Damiette (Égypte).

Le choix de Técnicas Reunidas n’est pas anodin. Le groupe espagnol, actif depuis plus de soixante ans dans l’ingénierie pétrochimique, a signé une partie significative des usines d’engrais azotés mises en service entre le Golfe et l’Afrique du Nord au cours de la dernière décennie, notamment pour Sonatrach en Algérie et pour plusieurs clients saoudiens. Son implantation sur un site éthiopien marque une extension vers l’Afrique de l’Est d’un savoir-faire jusqu’ici concentré au Maghreb et au Moyen-Orient.

Gode, pièce maîtresse de la stratégie africaine de Dangote

Le site de Gode a été retenu pour sa proximité avec les champs gaziers de l’Ogaden, dont les ressources, estimées depuis les années 1970 à plusieurs centaines de milliards de mètres cubes, cherchent depuis longtemps un débouché industriel domestique. Faute de pipeline d’exportation opérationnel, la valorisation locale en engrais apparaît comme l’une des rares options économiquement cohérentes à court terme pour Addis-Abeba. Pour Dangote, l’équation est inverse : disposer d’une source captive de gaz permet de sécuriser le coût de production de l’ammoniac sur plusieurs décennies.

Le pari s’inscrit dans la continuité de ce que le groupe a bâti à Lekki, près de Lagos, où la raffinerie de 650 000 barils/jour mise en service en 2023 est adossée à une usine d’urée de 3 millions de tonnes par an, l’une des plus grandes au monde. Reproduire ce modèle intégré à Gode permettrait au conglomérat de couvrir un deuxième hinterland régional, celui de la Corne de l’Afrique, de Djibouti au Kenya en passant par la Somalie et le Soudan du Sud, aujourd’hui massivement dépendants des importations d’engrais en provenance de la Russie, de la mer Noire et du Golfe.

Un enjeu de souveraineté alimentaire pour la Corne de l’Afrique

L’Afrique consomme environ 5 millions de tonnes d’urée par an, pour un besoin agronomique estimé par la Banque africaine de développement à près du triple si l’on veut atteindre les objectifs de la Déclaration d’Abuja sur les engrais, réactualisée au sommet de Nairobi en 2024. L’Éthiopie, premier importateur d’engrais d’Afrique subsaharienne avec plus d’un million de tonnes achetées chaque année, est particulièrement exposée aux chocs logistiques et aux fluctuations du marché mondial révélées depuis la guerre en Ukraine.

Un complexe hydrogène-ammoniac-urée opérationnel à Gode changerait la donne. Il offrirait à l’État éthiopien un levier pour sa politique agricole, réduirait la facture en devises consacrée aux intrants et placerait Dangote en position de fournisseur régional de référence, concurrent direct des exportateurs russes et moyen-orientaux sur les marchés est-africains. Reste que la réussite dépendra de la disponibilité effective du gaz de l’Ogaden, de la sécurisation du site dans une zone à l’histoire politique tendue, et de l’achèvement des autres lots EPC du complexe, encore à attribuer. La livraison des réformateurs espagnols, attendue au premier semestre 2028, constituera un premier jalon vérifiable de ce calendrier industriel.

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Awa Ngoma
Journaliste industrielle, Awa Ngoma couvre les filières manufacturières, la logistique portuaire et les grands projets d'infrastructures en Afrique centrale et de l'Ouest. Ingénieure de formation, elle analyse les chaînes de valeur locales, les implantations d'unités de production et les contrats de concession routière, ferroviaire et portuaire.

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