La question de la cybersécurité du mobile money s’est invitée au cœur du débat public malien lors de la 4e édition des Journées Nationales de Cybersécurité (JNC), tenues à Bamako sous l’égide de l’Autorité malienne de régulation des télécommunications, des TIC et des postes (AMRTP). Placée sous le thème de l’intelligence artificielle et des nouveaux défis du cyberespace, cette édition a réuni institutions publiques, experts et entreprises du numérique autour d’une préoccupation désormais stratégique pour l’Afrique de l’Ouest : la résilience des canaux de paiement électronique.
Parmi les intervenants, la fintech Wave a défendu une lecture industrielle du sujet. L’entreprise, qui revendique plus de 15 000 points de vente au Mali, s’inscrit dans un marché où le paiement mobile est devenu la principale porte d’entrée vers les services financiers formels. Son représentant régional, Cheick Touradou Sissoko, qui pilote le développement commercial de l’opérateur sur un périmètre couvrant également le Niger, le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire, a insisté sur la nécessité d’une discipline partagée entre acteurs du numérique.
Un dossier qui remonte à la table de la BCEAO
La sortie de Wave intervient alors que la supervision des services financiers numériques s’est nettement durcie dans l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Depuis l’instruction n°008-05-2015 de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) régissant les émetteurs de monnaie électronique, les exigences en matière de sécurité des systèmes d’information, de continuité d’activité et de protection des avoirs des clients se sont progressivement alignées sur les standards bancaires. L’arrivée massive d’acteurs non bancaires, dont Wave, Orange Money et Moov Money, a accéléré la pression réglementaire.
Les chiffres de la zone donnent la mesure de l’enjeu. Selon la BCEAO, l’UEMOA comptait fin 2023 plus de 180 millions de comptes de monnaie électronique actifs, pour un volume annuel de transactions supérieur à 110 000 milliards de francs CFA. Le Mali figure parmi les marchés les plus dynamiques, aux côtés de la Côte d’Ivoire et du Sénégal. Cette profondeur de marché transforme chaque incident de sécurité en risque systémique potentiel, à la fois pour la stabilité financière et pour l’inclusion des populations non bancarisées.
Fraude numérique : une menace qui change de nature
Les attaques visant les plateformes de paiement mobile ont évolué. Hameçonnage par SMS, ingénierie sociale sur messagerie instantanée, substitution de carte SIM (SIM swap), fausses applications marchandes : les typologies observées dans l’UEMOA recoupent celles décrites par la GSMA, qui estime que l’ingénierie sociale représente l’essentiel des pertes subies par les clients de mobile money dans la région. L’arrivée des outils d’IA générative, thème central des JNC 2024-2025, abaisse le coût de production des contenus frauduleux et accélère la personnalisation des attaques.
Face à ce basculement, le responsable régional de Wave a défendu une approche multi-acteurs. « Nous travaillons avec plusieurs partenaires, notamment les opérateurs de téléphonie, les autres fintechs et l’ensemble des acteurs qui composent l’écosystème numérique. Pour garantir sa sécurité, il est indispensable d’instaurer un dialogue permanent entre toutes les parties prenantes », a-t-il déclaré à Financial Afrik. La logique est connue des régulateurs : sans échange d’informations entre émetteurs de monnaie électronique et opérateurs télécoms, les fraudes migrent d’un acteur à l’autre sans jamais être neutralisées.
La confiance, variable critique de la croissance
L’argumentaire de Wave rejoint celui porté par plusieurs banques centrales africaines depuis 2022 : la pérennité du mobile money repose moins sur l’innovation technologique que sur la robustesse perçue des dispositifs. Un précédent kényan sert souvent de référence. En 2018, la révélation d’un vaste réseau de fraude interne sur M-Pesa, filiale de Safaricom, avait entraîné un durcissement immédiat des contrôles de la Central Bank of Kenya et contraint l’opérateur à investir dans ses systèmes de détection. L’épisode a durablement façonné la doctrine prudentielle régionale.
« Si nous n’avons pas la confiance de nos utilisateurs, nous ne pouvons pas développer durablement nos activités. Cette confiance se mérite notamment grâce à des infrastructures sécurisées », a résumé le dirigeant de la fintech devant les participants des JNC. L’intervenant a également rappelé que la sensibilisation des clients demeure centrale : « Le premier rempart contre les cybermenaces, c’est l’utilisateur lui-même », a-t-il affirmé à Financial Afrik.
Reste à savoir comment cette grammaire défensive se traduira en obligations concrètes. L’AMRTP, qui pilote les JNC depuis leur création, plaide pour une articulation plus étroite entre régulation sectorielle des télécoms et supervision prudentielle de la BCEAO. Les prochaines étapes, qu’il s’agisse de référentiels partagés sur l’authentification forte ou d’un dispositif régional de signalement des fraudes, détermineront la capacité du Mali et de ses voisins à soutenir la croissance du paiement mobile sans sacrifier la confiance acquise.
Pour aller plus loin
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