La filière bois au Gabon traverse une phase de croissance que les pouvoirs publics présentent comme la preuve du succès de la transformation locale. Deuxième employeur du pays après l’État, le secteur a été placé au cœur de la stratégie de diversification économique adoptée après la chute des recettes pétrolières. Pourtant, derrière les volumes record enregistrés ces dernières années, un déséquilibre structurel s’installe : l’écrasante majorité des produits transformés à Libreville et dans la zone économique spéciale de Nkok prend la direction d’un seul client, la Chine.
Une transformation locale tirée par un débouché unique
L’interdiction d’exporter des grumes décrétée en 2010 visait à forcer l’industrialisation de la filière sur le sol gabonais. Quinze ans plus tard, le bilan industriel est tangible. La zone économique spéciale de Nkok, exploitée en partenariat avec le groupe singapourien Olam, concentre des dizaines d’unités de sciage, de placage et de contreplaqué, et a fait du Gabon le premier producteur africain de placage. Les exportations de produits transformés ont connu une progression à deux chiffres, soutenant la balance commerciale hors hydrocarbures.
Cette montée en gamme apparente masque néanmoins une concentration commerciale préoccupante. Selon les données reprises par la presse économique gabonaise, près de huit cargaisons sur dix de bois transformé partent vers les ports chinois, où elles alimentent une industrie du meuble et de la construction insatiable. Les marchés européens, longtemps clients historiques de l’okoumé gabonais, ne représentent plus qu’une part résiduelle des envois, freinés par les exigences environnementales du règlement européen sur la déforestation importée.
La rente chinoise, moteur fragile de la diversification
L’exposition au cycle économique chinois transforme chaque ralentissement de Pékin en risque macroéconomique pour Libreville. Lorsque le secteur immobilier chinois s’est contracté, plusieurs scieries de Nkok ont vu leurs commandes chuter, contraignant à des ajustements d’effectifs. Le poids des opérateurs chinois dans la chaîne de valeur amplifie cette dépendance : nombre d’unités industrielles installées au Gabon appartiennent à des groupes chinois ou asiatiques, qui pilotent à la fois l’approvisionnement en grumes, la transformation et la commercialisation à destination de leur marché domestique.
Cette intégration verticale captée par un partenaire unique pose une question de souveraineté économique. La valeur ajoutée réellement retenue sur le territoire gabonais reste limitée lorsque les marges commerciales et logistiques sont consolidées en Asie. Les recettes fiscales tirées du secteur, bien qu’en hausse, demeurent en deçà du potentiel théorique d’une filière qui exploite la deuxième forêt tropicale du continent après celle de la République démocratique du Congo.
Traçabilité et certification, le défi de la décennie
Le second front concerne la durabilité. Bruxelles a adopté le règlement sur les produits issus de la déforestation, qui impose à partir de fin 2025 une traçabilité géolocalisée pour le bois importé dans l’Union européenne. Les opérateurs gabonais qui souhaitent diversifier leurs débouchés au-delà de la Chine devront se conformer à ces exigences, alors que la certification FSC reste l’apanage d’une minorité de concessionnaires. Le retard accumulé dans le déploiement du système national de traçabilité risque d’enfermer durablement la filière dans la dépendance asiatique, faute d’accès aux marchés à plus forte valeur unitaire.
Les autorités issues de la transition militaire engagée en août 2023 ont annoncé une révision du code forestier et un audit des permis attribués sous le régime précédent. Plusieurs concessions ont été suspendues, et un objectif de 100 % de bois certifié à l’horizon 2025 a été réaffirmé, sans qu’un calendrier opérationnel ne soit publié. La capacité de l’administration à arbitrer entre les revenus immédiats tirés des flux vers la Chine et l’investissement dans une filière durable conditionnera la trajectoire des prochaines années.
Reste un paradoxe que les industriels résument volontiers : sans la demande chinoise, la transformation locale n’aurait jamais atteint son échelle actuelle ; avec elle, le Gabon peine à devenir maître de sa propre rente forestière. Selon Info 241, ce dilemme structure désormais l’ensemble du débat sur le modèle économique post-pétrolier du pays.
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