Issa Tchiroma Bakary attaque Paul Biya devant la justice française

The historic Palais de Justice in Nice, showcasing classic French architectural design.Photo : Laura Paredis / Pexels

Réfugié en France depuis le scrutin présidentiel d’octobre, Issa Tchiroma Bakary a engagé une procédure judiciaire à Paris contre le chef de l’État camerounais Paul Biya. La plainte, rendue publique cette semaine, marque une rupture supplémentaire entre l’ancien ministre de la Communication devenu adversaire frontal du régime et l’appareil sécuritaire de Yaoundé. Elle intervient alors que la contestation des résultats officiels de la présidentielle continue d’alimenter des tensions au Cameroun, notamment dans le Nord et l’Extrême-Nord, fiefs traditionnels du plaignant.

Une plainte déposée à Paris contre le pouvoir camerounais

Selon les éléments rendus publics, la démarche d’Issa Tchiroma Bakary cible directement Paul Biya, au pouvoir depuis 1982. L’opposant entend obtenir une qualification pénale des violences survenues dans le sillage de la présidentielle, dont il revendique la victoire face au président sortant officiellement reconduit. Le choix de la juridiction française n’est pas anodin. Paris demeure une place judiciaire fréquemment sollicitée par les opposants africains en exil, en raison des mécanismes de compétence universelle et du statut de réfugié dont bénéficient certains plaignants.

L’ancien dirigeant du Front pour le salut national du Cameroun (FSNC), longtemps allié du pouvoir avant sa rupture spectaculaire à la veille du scrutin, s’appuie sur sa présence en territoire français pour activer ce levier. Sa fuite vers l’Europe, à l’automne, avait été présentée comme une mesure de survie après l’annonce de poursuites visant ses partisans au Cameroun. Depuis, il multiplie les prises de parole publiques accusant Yaoundé de répression et contestant la légitimité du processus électoral.

Un dossier post-électoral qui s’internationalise

La plainte parisienne s’inscrit dans une stratégie d’internationalisation du contentieux camerounais. Plusieurs organisations de défense des droits humains ont documenté, depuis le mois d’octobre, des arrestations, des perquisitions et des violences attribuées aux forces de sécurité dans les régions acquises à Tchiroma Bakary. Le bilan exact reste contesté, faute d’enquête indépendante, mais les images diffusées sur les réseaux sociaux ont nourri l’émoi des diasporas et de certaines chancelleries européennes.

En portant l’affaire devant un juge français, l’opposant cherche à transformer un litige électoral local en dossier de droit international. La démarche pourrait, à terme, peser sur les relations bilatérales entre Paris et Yaoundé, déjà altérées par la concurrence croissante d’autres puissances sur le continent. Le ministère français des Affaires étrangères, jusqu’ici prudent sur le dossier camerounais, devra composer avec une procédure judiciaire qui rend tout silence diplomatique plus inconfortable.

Un signal politique en direction de Yaoundé

Au-delà de sa portée juridique, la plainte revêt une dimension politique évidente. Paul Biya, âgé de 92 ans, vient d’entamer un nouveau septennat dans un climat de défiance interne inédit depuis les émeutes de la faim de 2008. La contestation portée par Tchiroma Bakary, qui revendique avoir remporté l’élection avec une majorité de voix, a fissuré le récit officiel d’une réélection consensuelle. Plusieurs cadres du parti au pouvoir, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), redoutent désormais une montée en puissance de l’opposition dans les régions septentrionales.

La procédure française expose également la question de la succession présidentielle. Aucun mécanisme clair n’organise l’après-Biya, et l’incertitude pesant sur la santé du chef de l’État alimente les calculs des principaux clans du régime. Tchiroma Bakary, lui-même septuagénaire et longtemps initié aux rouages du pouvoir, mise sur ce flou pour s’imposer comme l’interlocuteur incontournable de toute transition négociée. Son offensive judiciaire vise à maintenir la pression et à entretenir la visibilité internationale de son combat.

Reste que les chances d’aboutissement concret d’une telle plainte demeurent incertaines. Les procédures relevant de la compétence universelle butent souvent sur les immunités attachées aux chefs d’État en exercice. Le dossier pourrait toutefois ouvrir la voie à des auditions de témoins, des saisies documentaires et un travail d’instruction susceptible d’alimenter durablement le débat public sur la gouvernance camerounaise. Selon Seneweb, la plainte a été formellement enregistrée par les autorités judiciaires françaises.

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Serge Kaboré
Journaliste politique, Serge Kaboré suit les trajectoires électorales et la gouvernance publique dans l'espace francophone ouest-africain. Ses analyses portent sur les alternances démocratiques, la réforme de l'État, les transitions militaires et les politiques publiques structurantes dans les domaines de l'éducation et de la santé.

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