Annoncé en grande pompe par les autorités de la transition, le projet de Kobé-Kobé est devenu en quelques mois le symbole d’une ambition économique inédite au Gabon. Le chantier, qualifié de chantier du siècle, est présenté comme un levier de transformation structurelle de l’économie nationale. Au cœur du dispositif, un chiffre revient inlassablement dans les communications officielles : 160 000 emplois directs et indirects à la clé. Cette projection, répétée depuis le lancement des travaux, dépasse l’effectif des demandeurs d’emploi officiellement recensés dans le pays.
Un volume d’emplois supérieur au chômage gabonais
Le paradoxe saute aux yeux. Le Gabon, pays de moins de 2,5 millions d’habitants, dispose d’une population active limitée et concentrée pour l’essentiel à Libreville, Port-Gentil et dans quelques pôles secondaires. Promettre 160 000 postes revient donc à mobiliser, en théorie, davantage de travailleurs qu’il n’existe de chômeurs déclarés. La proportion interroge les économistes et les acteurs sociaux, qui peinent à identifier le vivier dans lequel ces effectifs seraient puisés.
Plusieurs hypothèses circulent. Une partie de la main-d’œuvre pourrait provenir du secteur informel, où évoluent de nombreux jeunes diplômés sans contrat stable. Une autre fraction reposerait sur le recours à la main-d’œuvre étrangère, notamment pour les profils techniques qualifiés dont le pays manque. Reste que ni les promoteurs du projet, ni les ministères concernés n’ont jusqu’ici détaillé la structure prévisionnelle de cet emploi massif. L’absence d’une ventilation claire entre emplois directs sur site, emplois indirects dans la sous-traitance et emplois induits dans l’économie locale nourrit la perplexité.
Des questions méthodologiques laissées sans réponse
Au-delà du volume brut, la qualité et la durée des postes promis restent floues. Un chantier d’infrastructure, par nature, génère des emplois cycliques, concentrés sur les phases de construction puis fortement réduits lors de l’exploitation. La distinction entre postes temporaires liés au gros œuvre et emplois pérennes liés à l’exploitation des installations n’a pas été établie publiquement. Cette zone d’ombre est d’autant plus problématique que le gouvernement gabonais a fait de la lutte contre le chômage des jeunes l’un des marqueurs de la transition.
Concrètement, plusieurs paramètres demeurent inconnus. Le calendrier de montée en charge des recrutements n’a pas été communiqué. Les niveaux de qualification recherchés, la grille salariale envisagée et les dispositifs de formation associés ne figurent dans aucun document public. Le rôle attendu de l’Office national de l’emploi (ONE) dans l’orientation des candidats n’a pas davantage été précisé. Pour un projet présenté comme structurant, le déficit d’informations techniques contraste avec la puissance de la communication politique.
Un enjeu de crédibilité pour la transition
L’écart entre la promesse chiffrée et les modalités opérationnelles place les autorités face à un risque de crédibilité. Le précédent de grands chantiers africains, où les projections initiales ont été nettement revues à la baisse une fois la phase d’exploitation entamée, invite à la prudence. Au Gabon, où la défiance envers les annonces économiques s’est nourrie de plusieurs décennies de projets inaboutis, la barre des 160 000 postes apparaît à beaucoup comme un objectif politique avant d’être un engagement contractuel.
Les acteurs économiques attendent désormais des précisions sur le modèle de portage du projet, les engagements pris par les entreprises adjudicataires en matière de contenu local et la part réservée à la main-d’œuvre nationale. La question de la formation technique professionnelle, parent pauvre du système éducatif gabonais, devient centrale. Sans plan de qualification massif et accéléré, l’objectif affiché risque d’aboutir à un recours accru à l’expatriation des compétences, à rebours des promesses de souveraineté économique portées par les autorités.
Pour l’heure, le chantier de Kobé-Kobé continue de cristalliser à la fois les espoirs et les doutes. L’enjeu, pour le gouvernement, sera de transformer un chiffre frappant en trajectoire vérifiable, étayée par des indicateurs intermédiaires accessibles à l’opinion. Selon Gabon Review, les zones d’ombre entourant ces 160 000 emplois appellent encore des réponses précises de la part des promoteurs du projet.
Pour aller plus loin
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