L’Afrique du Sud déploie le lénacapavir, antirétroviral injectable semestriel

Doctor administering an injection to a patient's arm, close-up view.Photo : Polina Tankilevitch / Pexels

Le lénacapavir, antirétroviral injectable développé contre le VIH, est officiellement entré dans l’arsenal sanitaire sud-africain il y a une semaine. Le pays, qui compte plus d’un habitant sur dix porteur du virus de l’immunodéficience humaine, devient le premier marché continental à intégrer cette molécule à grande échelle dans son dispositif de prévention. Le président Cyril Ramaphosa a salué un « signe d’espoir », formule qui résume l’attente d’une population dont la séroprévalence reste parmi les plus élevées de la planète. Une seule injection semestrielle suffit à assurer une protection presque totale contre la contamination, selon les essais cliniques ayant conduit à son homologation.

Un changement de paradigme pour la prévention du VIH en Afrique

La portée du lénacapavir dépasse largement les frontières sud-africaines. En 2024, le continent africain concentrait 65 % des personnes vivant avec le VIH dans le monde, d’après les chiffres de l’Onusida. Cette concentration géographique fait de chaque innovation thérapeutique un enjeu de santé publique mais aussi de souveraineté sanitaire. Jusqu’ici, la prophylaxie pré-exposition reposait essentiellement sur des comprimés quotidiens, dont l’observance constituait le talon d’Achille. L’espacement à deux prises annuelles transforme radicalement l’équation, en particulier pour les populations les plus exposées et les plus difficiles à suivre dans la durée.

L’infectiologue camerounaise Ndong Essomba Bitchoka, qui exerce à l’unité de prise en charge des patients VIH à l’hôpital de Deido, à Douala, mesure concrètement l’apport de cette avancée. Pour les soignants confrontés au quotidien à la rupture de traitement, à la stigmatisation et aux contraintes logistiques, un produit à libération prolongée réduit la charge clinique et améliore l’adhérence. Le médicament, développé par le laboratoire américain Gilead Sciences, avait déjà été distingué en 2024 comme percée scientifique de l’année par la revue Science.

Accessibilité, prix et souveraineté pharmaceutique

Reste la question, centrale, de l’accès. Le coût initial du lénacapavir dans les pays à haut revenu se chiffre en dizaines de milliers de dollars par patient et par an, un niveau évidemment incompatible avec un déploiement de masse en Afrique subsaharienne. Sous la pression de la société civile et des bailleurs internationaux, Gilead a conclu des accords de licence avec plusieurs fabricants de génériques pour approvisionner les pays à revenus faibles et intermédiaires. Le Fonds mondial et le Pepfar ont annoncé leur intention de soutenir financièrement la diffusion du produit, avec l’objectif d’atteindre rapidement plusieurs millions de personnes éligibles à la prophylaxie.

Cette équation économique recoupe un débat plus large sur la production pharmaceutique locale. Plusieurs capitales africaines, de Dakar au Cap en passant par Kigali, plaident depuis la pandémie de Covid-19 pour la relocalisation d’une partie des chaînes de valeur du médicament. Le lénacapavir, par sa visibilité et son caractère stratégique, pourrait servir de cas d’école. Sa fabrication sous licence par des génériqueurs établis en Égypte, en Afrique du Sud ou au Maroc constituerait un signal politique fort, autant qu’une garantie de continuité d’approvisionnement.

Un test pour les systèmes de santé du continent

Au-delà du symbole, l’arrivée de l’antirétroviral place les systèmes nationaux devant un défi opérationnel. Identifier les populations cibles, garantir la confidentialité, former les personnels à l’injection intramusculaire, organiser le suivi semestriel : autant de maillons qui supposent des investissements soutenus. Les programmes nationaux de lutte contre le sida, souvent dépendants de financements extérieurs, devront articuler la nouveauté avec les outils existants, sans désorganiser les files actives de patients déjà sous traitement.

Le contexte international ajoute une dose d’incertitude. La réorientation annoncée de l’aide américaine au développement, la stagnation des contributions au Fonds mondial et les arbitrages budgétaires européens pèsent sur la prévisibilité des financements. Pour les ministres de la Santé africains, l’enjeu sera de transformer l’élan suscité par le lénacapavir en mécanisme durable, et non en parenthèse médiatique. Selon RFI Afrique, ce traitement préventif est d’ores et déjà perçu, par les praticiens du continent, comme une bascule comparable à l’arrivée des trithérapies dans les années 1990.

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Léa Mbongo
Reporter société, Léa Mbongo s'intéresse aux enjeux agricoles, environnementaux et de santé publique en Afrique francophone. Elle a couvert les crises climatiques du Sahel, les politiques de sécurité alimentaire et l'émergence des filières agroalimentaires locales. Ses reportages donnent la parole aux acteurs de terrain.

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