Gaz domestique : le Sénégal mobilise 348 milliards FCFA à l’AEW 2026

A detailed view of industrial pipelines in a Saudi Arabian factory setting.Photo : Mumtaz Niazi / Pexels

Le Sénégal a profité de l’édition 2026 de l’Africa Energy Week pour quantifier publiquement l’un des maillons les plus sensibles de sa politique énergétique : le réseau de transport et de distribution de gaz naturel à usage domestique. Dakar évalue à 348 milliards de francs CFA, soit environ 530 millions d’euros ou 575 millions de dollars au cours actuel, le volume de financement à mobiliser pour matérialiser cette infrastructure. Un montant qui, rapporté à la taille du budget national, n’a rien d’anecdotique et place le dossier gazier au premier rang des priorités d’investissement du quinquennat.

Le chaînon manquant d’une stratégie Gas-to-Power

Depuis le démarrage, fin 2024, de la production de pétrole sur le champ de Sangomar opéré par Woodside, puis l’entrée en service en 2025 du projet gazier transfrontalier Grand Tortue Ahmeyim (GTA) partagé avec la Mauritanie, le Sénégal dispose en théorie des molécules nécessaires pour alimenter ses centrales thermiques. Reste que la liquéfaction destinée à l’export ne règle pas la question du marché intérieur. La stratégie dite Gas-to-Power, formalisée dès 2018 et reprise par le gouvernement issu de la présidentielle de mars 2024, suppose un réseau de canalisations capable d’acheminer une fraction du gaz vers les centrales de la Senelec, aujourd’hui massivement dépendantes du fioul lourd et du diesel importés.

C’est précisément ce chaînon intermédiaire que les 348 milliards de francs CFA sont censés financer. Sans infrastructure dédiée, le gaz sénégalais resterait cantonné à l’exportation sous forme de GNL, privant le pays de l’effet-prix recherché sur le coût de l’électricité. Or la Senelec affiche un prix moyen du kilowattheure parmi les plus élevés d’Afrique de l’Ouest, autour de 115 FCFA, un niveau qui pèse à la fois sur la compétitivité industrielle et sur la facture publique via les subventions tarifaires.

Un appel aux capitaux dans un marché devenu plus sélectif

La séquence choisie par Dakar n’est pas neutre. L’Africa Energy Week, organisée chaque année au Cap sous l’égide de la Chambre africaine de l’énergie, est devenue depuis 2022 le principal rendez-vous où bailleurs, majors et fonds souverains du Golfe scrutent les opportunités du continent. Y présenter un besoin chiffré revient à ouvrir formellement la table de négociation avec les financeurs potentiels : Afreximbank, Banque africaine de développement, Islamic Development Bank, mais aussi véhicules émiratis et qataris qui ont multiplié ces dernières années les prises de participation dans les infrastructures gazières africaines.

Le contexte international complique toutefois l’équation. Depuis le durcissement, en 2023, de la doctrine de la Banque mondiale et de plusieurs agences européennes sur le financement des énergies fossiles, les montages dédiés au gaz africain reposent de plus en plus sur des bailleurs non occidentaux et sur des structures hybrides mêlant dette commerciale, prêts concessionnels et prises de participation. Le précédent le plus proche est celui du Mozambique, qui a dû patienter près d’une décennie pour boucler le financement de ses projets gaziers d’Area 1 et 4, et dont le chantier terrestre reste suspendu depuis 2021 pour raisons sécuritaires.

Un pari économique et social à horizon 2030

Pour le pouvoir en place à Dakar, l’enjeu dépasse la seule équation financière. La conversion du parc électrique au gaz naturel constitue l’une des promesses centrales du référentiel Sénégal 2050 dévoilé en octobre 2024 par le président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko. Le document table sur une contribution du gaz à hauteur d’environ 40 % du mix électrique à l’horizon 2030, contre une part marginale aujourd’hui, le reliquat étant assuré par l’hydroélectricité importée de l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS) et par la montée en puissance du solaire.

Par ailleurs, la question du partage de la rente irrigue le débat public depuis la publication, début 2025, de l’audit des contrats pétroliers et gaziers commandé par le nouveau gouvernement. Toute infrastructure financée majoritairement par de la dette extérieure réduira mécaniquement la marge de manœuvre budgétaire future, dans un pays dont l’encours de la dette publique a franchi, selon les dernières revues du Fonds monétaire international, le seuil de 80 % du produit intérieur brut en 2024. La structuration du tour de table des 348 milliards, et notamment la part laissée aux partenaires privés, dira si Dakar entend privilégier la vitesse d’exécution ou la préservation de sa souveraineté énergétique.

Reste à préciser le calendrier de bouclage financier et le phasage des travaux, deux variables qui conditionneront la crédibilité de l’ensemble auprès des investisseurs attendus au Cap.

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Moussa Kéita
Spécialiste des matières premières et de la transition énergétique, Moussa Kéita suit les filières pétrolières, gazières et minières africaines. Il s'intéresse particulièrement à la gouvernance des ressources extractives, aux nouveaux projets d'hydrogène vert et aux tensions géopolitiques autour des minerais stratégiques comme le cobalt et le lithium.

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