Le projet abrahamique trouve en Syrie un nouveau terrain d’expansion. Depuis la chute du régime de Bachar al-Assad fin 2024 et la prise du pouvoir à Damas par les forces issues de Hayat Tahrir al-Cham, plusieurs capitales régionales se positionnent pour peser sur la transition. Parmi elles, les Émirats arabes unis et Israël avancent des pions concertés, selon le quotidien libanais Al Akhbar, qui décrit une stratégie visant à arrimer la nouvelle Syrie à l’architecture régionale née des Accords d’Abraham signés en 2020.
Abou Dhabi en tête de pont économique
Les Émirats apparaissent comme le maillon le plus actif de cette poussée. Capitaux, médiations diplomatiques, projets logistiques : Abou Dhabi déploie une diplomatie d’influence qui vise à devancer ses concurrents régionaux, notamment la Turquie et le Qatar, deux acteurs historiquement proches des nouvelles autorités syriennes. La société portuaire DP World s’est positionnée sur la gestion d’infrastructures stratégiques le long du littoral syrien, signal que la reconstruction du pays ne sera pas seulement une affaire d’aide humanitaire.
Cette offensive émiratie s’inscrit dans une doctrine plus large. Depuis plusieurs années, le pouvoir émirati cherche à neutraliser les courants politiques issus de la mouvance des Frères musulmans, qu’il considère comme une menace existentielle. La nouvelle équipe au pouvoir à Damas, marquée par un héritage idéologique islamiste, inquiète Abou Dhabi autant qu’elle l’attire : la doter d’un parrainage économique permettrait, dans la logique émiratie, d’en modérer la trajectoire et de l’éloigner de l’axe turco-qatari.
Israël, l’autre bénéficiaire discret
L’État hébreu avance plus prudemment, mais ses intérêts convergent étroitement avec ceux d’Abou Dhabi. Depuis décembre 2024, l’armée israélienne a élargi son emprise sur la zone tampon du Golan et multiplié les frappes contre des installations militaires syriennes, neutralisant l’essentiel de l’arsenal stratégique hérité de l’ancien régime. Selon Al Akhbar, cette campagne de désarmement de fait s’accompagne d’un dialogue indirect avec Damas, dans lequel les Émirats joueraient un rôle de facilitateur.
Pour Tel-Aviv, l’enjeu est double. Il s’agit d’abord de verrouiller la frontière nord, après l’affaiblissement durable du Hezbollah au Liban et l’évaporation de la profondeur stratégique iranienne en Syrie. Il s’agit ensuite d’inscrire Damas, à terme, dans le périmètre élargi des Accords d’Abraham, en suivant la trajectoire empruntée par les Émirats, Bahreïn, le Maroc et le Soudan. Le ministre israélien des Affaires étrangères a d’ailleurs évoqué publiquement l’hypothèse d’une normalisation avec la nouvelle Syrie, considérée comme un objectif stratégique de Benyamin Netanyahou.
Damas entre contrainte et opportunité
Les nouvelles autorités syriennes, dirigées par Ahmad al-Charaa, naviguent dans un étau. La levée partielle des sanctions américaines et européennes, indispensable à la reconstruction estimée à plusieurs centaines de milliards de dollars, dépend en grande partie de la bienveillance de Washington et de ses partenaires du Golfe. Or les Émirats se sont imposés comme l’un des intermédiaires les plus écoutés à la Maison-Blanche sur le dossier syrien, en particulier depuis la visite de Donald Trump à Riyad en mai 2025 et sa rencontre avec le président syrien.
Le pouvoir damascène doit composer avec cette réalité tout en ménageant son opinion publique, traditionnellement hostile à toute forme de reconnaissance d’Israël. La rhétorique officielle reste prudente, mais les canaux indirects se multiplient. Plusieurs réunions auraient eu lieu à Abou Dhabi et à Bakou entre représentants syriens et israéliens, sous l’égide émiratie, pour discuter de sécurité frontalière, de partage du renseignement et de retrait progressif des troupes israéliennes du Golan élargi.
Reste que cette dynamique soulève une question structurante pour le Levant : la souveraineté syrienne survivra-t-elle à la double tutelle économique émiratie et sécuritaire israélienne qui se dessine ? La reconfiguration en cours pourrait, à terme, redéfinir les équilibres entre Riyad, Ankara, Doha et Tel-Aviv, et faire de Damas un nœud central du nouvel ordre régional post-iranien. Selon Al Akhbar, l’extension du projet abrahamique à la Syrie n’est plus une hypothèse théorique, mais un processus en cours.
Pour aller plus loin
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