Nigeria : les enseignants en grève face aux enlèvements d’écoliers

An empty classroom featuring old wooden desks, a whiteboard, and a wall clock, highlighting education.Photo : oloruntoba john / Pexels

Au Nigeria, la multiplication des enlèvements massifs d’écoliers a précipité une mobilisation inédite du corps enseignant. Depuis le 1er juin, une partie des professeurs observe un mouvement de grève et plusieurs villes du pays sont le théâtre de manifestations exigeant la libération des élèves et personnels éducatifs séquestrés, ainsi qu’un sursaut sécuritaire de la part des autorités fédérales.

Le malaise est ancien, mais l’ampleur des rapts récents a transformé la colère diffuse en action collective. Les syndicats enseignants dénoncent une situation devenue intenable, dans un pays où les établissements scolaires figurent parmi les cibles privilégiées des groupes armés. Le mouvement s’étend désormais à plusieurs États du Nord et du centre, régions historiquement les plus exposées aux incursions de bandes criminelles et de factions djihadistes.

Une grève enseignante pour briser le silence sécuritaire

L’arrêt de travail observé par les professeurs nigérians s’inscrit dans une dynamique de protestation plus large. Devant les grilles des écoles fermées et lors des rassemblements organisés dans les capitales régionales, les revendications convergent vers une même exigence : la libération immédiate des élèves et enseignants captifs, dont le sort demeure incertain. Les manifestants pointent l’incapacité des forces de sécurité à protéger des établissements pourtant identifiés comme vulnérables.

Le mode opératoire des assaillants est désormais éprouvé. Des hommes armés font irruption la nuit ou à l’aube dans les internats, regroupent les pensionnaires et les emmènent dans des zones forestières difficiles d’accès, parfois à plusieurs heures de route. Les rançons réclamées atteignent des montants considérables et nourrissent une économie criminelle qui s’autoalimente. Les familles, souvent démunies, négocient seules ou par l’intermédiaire de notables locaux, dans l’opacité la plus totale.

Insécurité chronique et faillite de la protection scolaire

Les enlèvements d’écoliers au Nigeria ne datent pas d’hier. Le rapt des lycéennes de Chibok en 2014, revendiqué par Boko Haram, avait marqué un tournant et provoqué une vague d’indignation internationale. Plus d’une décennie plus tard, le phénomène a muté. Aux groupes djihadistes du Nord-Est se sont ajoutés des bandits motorisés, désignés localement sous le terme générique de bandits, qui sévissent dans les États de Zamfara, Katsina, Kaduna et Niger. Leur objectif est rarement idéologique : il s’agit avant tout d’extorquer.

Cette mutation a rendu la réponse publique d’autant plus complexe. L’administration du président Bola Tinubu, arrivé au pouvoir en mai 2023, avait promis une refonte de l’architecture sécuritaire. Sur le terrain, les enseignants estiment que les engagements pris n’ont pas été suivis d’effets. La fermeture récurrente des écoles, parfois sur décision préfectorale après une attaque ou une menace crédible, désorganise des cursus déjà fragilisés. Plusieurs millions d’enfants nigérians sont aujourd’hui déscolarisés, selon les estimations onusiennes citées de longue date par les agences humanitaires.

Un défi politique pour Abuja et un signal régional

Pour le pouvoir fédéral, la grève des enseignants représente un défi politique de premier ordre. Le secteur éducatif constitue l’un des principaux employeurs publics du pays et son immobilisation prolongée pèserait lourdement sur la cohésion sociale, dans une économie déjà éprouvée par la suppression des subventions aux carburants et la dépréciation du naira. Abuja se retrouve sommé d’apporter une réponse visible, à la fois sur le plan opérationnel, avec le déploiement d’unités spécialisées, et sur le plan budgétaire, avec un renforcement de la sécurisation des établissements.

L’enjeu déborde les frontières nigérianes. La porosité avec le Niger, le Tchad et le Cameroun rend la coordination régionale indispensable, alors que la Force multinationale mixte du bassin du lac Tchad traverse une phase de recomposition depuis le retrait du Niger de plusieurs cadres de coopération. Les partenaires occidentaux et les investisseurs suivent de près l’évolution du dossier, conscients que la stabilité du géant ouest-africain conditionne en partie celle de l’ensemble du golfe de Guinée.

Reste que sur le terrain, l’urgence est humanitaire. Tant que des dizaines d’élèves et de professeurs demeureront aux mains de leurs ravisseurs, la reprise des cours apparaîtra à la profession comme une concession inacceptable. Selon Le Monde Afrique, le mouvement enclenché début juin pourrait s’amplifier dans les prochaines semaines si aucune avancée concrète n’est obtenue.

Pour aller plus loin

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About the Author

Serge Kaboré
Journaliste politique, Serge Kaboré suit les trajectoires électorales et la gouvernance publique dans l'espace francophone ouest-africain. Ses analyses portent sur les alternances démocratiques, la réforme de l'État, les transitions militaires et les politiques publiques structurantes dans les domaines de l'éducation et de la santé.

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