Le dossier des restes humains sénégalais conservés en France met en lumière une contradiction frappante entre le volontarisme affiché par le pouvoir de Bassirou Diomaye Faye en matière de rupture postcoloniale et l’absence totale de requête officielle adressée à Paris. Au moins 106 ossements, crânes ou prélèvements anatomiques attribués à des individus originaires du territoire sénégalais figurent dans les inventaires d’institutions hexagonales, pour la plupart issus de la période coloniale et des campagnes dites scientifiques du XIXe et du début du XXe siècle. L’État sénégalais, à ce jour, n’a formulé aucune demande de retour, alors même que le cadre français s’y prête désormais mieux que jamais.
Un cadre juridique français enfin ouvert à la restitution
La loi française du 26 décembre 2023, relative à la restitution des restes humains appartenant aux collections publiques, a levé un obstacle juridique majeur : le principe d’inaliénabilité qui bloquait, jusque-là, toute sortie définitive de ces pièces des collections nationales. Le texte instaure une procédure permettant à un État étranger de solliciter la remise de restes identifiés, à des fins funéraires, dès lors que la demande est documentée et que l’origine est attestée. Cette loi, votée après celle de 2020 qui avait permis le retour d’œuvres d’art au Bénin et au Sénégal, constitue l’outil procédural manquant pour traiter des cas sensibles tels que celui du roi malgache Toera, dont le crâne a été restitué à Madagascar en août 2025 après des années de négociations.
Concrètement, Dakar dispose donc d’un véhicule légal clair. Il manque la saisine. À l’inverse, Antananarivo, Alger et Cotonou ont tous engagé des démarches structurées, parfois agressives. L’Algérie a obtenu dès 2020 la restitution de 24 crânes de résistants à la colonisation française, exposés auparavant au Musée de l’Homme à Paris. Le Bénin a ouvert la discussion sur les restes attribués au roi Béhanzin. Ces précédents dessinent une pratique diplomatique dont le Sénégal se tient, pour l’instant, à distance.
Un paradoxe mémoriel au cœur du projet souverainiste
Le silence sénégalais est d’autant plus visible que l’exécutif élu en mars 2024 a érigé la souveraineté — monétaire, militaire, mémorielle — en marqueur politique. La commémoration du massacre de Thiaroye, en décembre 2024, a été l’occasion pour Bassirou Diomaye Faye de réclamer officiellement l’ouverture des archives françaises et une reconnaissance pleine des faits de 1944. Un comité mémoriel a été installé pour documenter les responsabilités coloniales, et les relations avec Paris ont été reconfigurées, notamment par la fermeture annoncée des bases militaires françaises à Dakar en 2025.
Dans ce contexte, l’absence de dossier sur les 106 restes humains constitue un angle mort difficile à expliquer. Plusieurs hypothèses circulent dans les milieux universitaires dakarois : manque de capacités institutionnelles pour piloter un inventaire scientifique contradictoire, prudence diplomatique sur un dossier susceptible de rouvrir des blessures internes, ou absence pure et simple d’arbitrage au sommet de l’État. Le ministère de la Culture et des Industries créatives n’a, jusqu’ici, pas communiqué de feuille de route sur la question. Reste que des historiens, des associations de descendants de tirailleurs et plusieurs chercheurs rattachés à l’Université Cheikh Anta Diop plaident depuis plusieurs années pour un travail systématique de recensement et de réclamation.
Un dossier plus large que le seul cas sénégalais
Les 106 restes identifiés ne sont probablement qu’une partie de l’ensemble. Le rapport Sarr-Savoy, remis en 2018, estimait à plusieurs dizaines de milliers le nombre d’objets africains conservés dans les seules collections publiques françaises, et des travaux ultérieurs ont montré que les restes humains africains détenus par les grandes institutions scientifiques françaises se comptent par milliers, dont une part significative issue d’Afrique de l’Ouest. Le Muséum national d’Histoire naturelle, les facultés de médecine et plusieurs musées municipaux figurent parmi les détenteurs connus.
Pour Dakar, l’enjeu dépasse la seule dimension symbolique. Il engage la crédibilité d’un discours de rupture qui, pour prendre corps, devra se traduire par des actes administratifs précis : constitution d’une commission bilatérale, désignation d’un chef de file scientifique, calendrier public. Sans cela, la souveraineté mémorielle restera un argument de tribune, et les 106 cas déjà documentés demeureront, pour longtemps encore, rangés dans des tiroirs parisiens.
Pour aller plus loin
Mbayang Diop : Amnesty presse Diomaye Faye d’agir auprès de Riyad · Mohammed VI redessine la coopération migratoire du Maroc devant le Parlement · Asile américain : 2 700 dossiers écartés via un accord avec l’Ouganda

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