Soudan : les drones armés à l’origine de 80% des morts civils

Compact white drone on camouflage gear, surrounded by flashlight and tools.Photo : SHOX ART / Pexels

La guerre qui ravage le Soudan depuis avril 2023 connaît un basculement technologique aux effets dévastateurs pour les populations. Plus de trois ans après le déclenchement des hostilités entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide (FSR), les frappes de drones armés s’imposent comme le principal vecteur de létalité contre les civils. Selon l’Organisation des Nations unies, ces engins sont responsables de plus de 80% des morts civils enregistrés ces derniers mois, un seuil qui traduit l’industrialisation d’une violence longtemps cantonnée aux combats au sol.

Une guerre des drones devenue arme principale contre les civils

Les deux belligérants se sont massivement dotés d’aéronefs sans pilote depuis l’enlisement des fronts urbains. Côté armée, les drones de moyenne et longue portée frappent les positions des FSR jusque dans leurs zones de repli au Darfour et au Kordofan. Côté Forces de soutien rapide, la doctrine repose sur des essaims de petits appareils, souvent commerciaux modifiés, capables de viser des marchés, des hôpitaux, des stations électriques ou des files d’attente devant les boulangeries. Cette dissymétrie tactique se traduit par une pression constante sur les centres urbains encore peuplés, de Port-Soudan à Omdourman, où les populations vivent au rythme des alertes.

L’élargissement de la zone de menace est l’un des marqueurs les plus inquiétants de cette nouvelle phase. Port-Soudan, longtemps considérée comme un sanctuaire sur la mer Rouge et siège du gouvernement, a été ciblée à plusieurs reprises. Les infrastructures critiques, raffineries, dépôts de carburant et terminaux portuaires, figurent désormais parmi les objectifs prioritaires. Cette stratégie d’attrition vise autant à désorganiser l’économie de guerre adverse qu’à entamer le moral des populations sous contrôle ennemi.

Approvisionnements étrangers et internationalisation du conflit

Derrière la prolifération de ces engins se profile une internationalisation croissante du dossier soudanais. Les rapports d’experts onusiens et plusieurs enquêtes diplomatiques pointent l’arrivée de matériels d’origines diverses, livrés via des circuits opaques transitant par la Libye, le Tchad ou la mer Rouge. L’armée soudanaise dispose désormais d’aéronefs de fabrication iranienne et turque, tandis que les FSR auraient bénéficié de transferts d’appareils plus légers, dont certains modèles à charge utile réduite mais redoutables en zone urbaine. Khartoum a ouvertement accusé certains États du Golfe de soutenir logistiquement les paramilitaires du général Mohammed Hamdan Daglo, dit Hemedti, accusations rejetées par les intéressés.

Cette internationalisation rapproche le théâtre soudanais d’autres conflits où les drones ont changé la nature de la guerre, du Haut-Karabakh à l’Ukraine. Concrètement, le coût marginal d’une frappe devient dérisoire au regard des dégâts infligés. Quelques milliers de dollars d’équipement suffisent à détruire un dépôt stratégique ou à paralyser un quartier entier. Pour les organisations humanitaires, cette équation transforme la protection des civils en gageure : ni les abris improvisés ni les hôpitaux signalés ne garantissent une immunité réelle.

Un défi humanitaire et diplomatique de premier plan

Le bilan global de la guerre demeure difficile à établir avec précision. Les estimations onusiennes évoquent plusieurs dizaines de milliers de morts directs et plus de douze millions de déplacés, ce qui en fait la plus grande crise de déplacement au monde. La famine, déjà déclarée dans plusieurs localités du Darfour, s’aggrave à mesure que les frappes désorganisent les circuits d’aide. Les agences humanitaires alertent sur l’effondrement du système de santé, dont les rares structures encore fonctionnelles sont régulièrement visées.

Sur le plan diplomatique, les médiations conduites par l’Arabie saoudite, les États-Unis et l’Union africaine peinent à produire des résultats tangibles. La question de l’embargo sur les drones et leurs composants revient dans les discussions, sans traduction opérationnelle pour le moment. Reste que la nature même des armes employées rend le respect du droit international humanitaire plus difficile à imposer, faute de chaîne de commandement clairement identifiable pour chaque frappe. Pour les chancelleries africaines, le Soudan illustre l’urgence d’un cadre régional sur la prolifération des aéronefs sans pilote, dont les effets dépassent désormais largement les frontières du pays. Selon RFI Afrique, les drones armés concentrent désormais l’essentiel des pertes civiles documentées dans le conflit.

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Fatoumata Sow
Analyste géopolitique, Fatoumata Sow est experte des dynamiques sécuritaires au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Elle a travaillé plusieurs années comme chercheuse dans des think tanks panafricains avant de rejoindre la presse. Ses analyses croisent les dimensions militaire, humanitaire et diplomatique des conflits régionaux.

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