Au Cabo Delgado, province septentrionale du Mozambique riche en gaz naturel, la guerre menée depuis 2017 contre une insurrection affiliée à l’État islamique a profondément remodelé l’espace public. Aux exactions des groupes armés s’ajoute désormais une restriction systématique des libertés civiques, documentée par plusieurs organisations de défense des droits humains. Cette chape de plomb pèse sur les journalistes, les défenseurs des droits, les communautés déplacées et les voix critiques du pouvoir central à Maputo.
Une province sous tension militaire et médiatique
Le conflit a déjà fait plusieurs milliers de morts et déplacé près d’un million de personnes depuis ses débuts. Les opérations conjointes menées par l’armée mozambicaine, les forces rwandaises déployées en 2021 et le contingent de la Mission de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SAMIM) ont permis de reprendre des localités stratégiques, mais sans éradiquer la menace. Les attaques se poursuivent par cycles, frappant villages reculés et axes de circulation. Dans ce contexte sécuritaire dégradé, l’accès des médias indépendants à la zone reste fortement entravé.
Plusieurs reporters locaux ont été interpellés, intimidés ou contraints à l’autocensure ces dernières années. Le cas du journaliste Ibraimo Abú Mbaruco, disparu en avril 2020 après avoir signalé être encerclé par des militaires, demeure emblématique d’un climat où informer sur la guerre expose à de lourdes représailles. Les rares correspondants étrangers autorisés à se rendre sur place le font sous escorte, ce qui limite la possibilité de recueillir librement des témoignages.
Société civile sous surveillance et enjeux gaziers
La répression ne se limite pas au champ médiatique. Les organisations communautaires, les leaders religieux et les associations qui documentent les violations subies par les civils décrivent un environnement marqué par les filatures, les convocations administratives et la pression économique. Plusieurs ONG nationales rapportent des difficultés croissantes à opérer auprès des populations déplacées hébergées dans les districts de Metuge, Montepuez ou Pemba. La méfiance des autorités envers tout regard extérieur s’est accentuée à mesure que les projets gaziers reprenaient leur calendrier.
Le Cabo Delgado abrite en effet l’un des plus importants gisements de gaz naturel liquéfié (GNL) du continent, exploité notamment par TotalEnergies, le consortium ENI et ExxonMobil. Le projet phare du français, suspendu en force majeure depuis 2021 après une attaque sur Palma, est en passe d’être relancé. Cette perspective de plusieurs dizaines de milliards de dollars d’investissements renforce la sensibilité politique de la province. Les autorités y voient une vitrine stratégique, ce qui explique en partie la fermeture du débat public sur la gouvernance sécuritaire et l’usage des recettes attendues.
Un verrouillage qui interroge les partenaires internationaux
Pour les bailleurs et les capitales partenaires, la question de l’espace civique au Cabo Delgado devient un point de friction délicat. L’Union européenne, qui soutient la mission rwandaise par un mécanisme de financement dédié, est régulièrement interpellée par des coalitions d’ONG sur le respect des droits humains dans les zones reprises. Washington et plusieurs chancelleries occidentales ont également exprimé leurs préoccupations face aux disparitions forcées et aux restrictions imposées à la presse.
Maputo, de son côté, met en avant l’impératif de sécurité nationale et la nécessité de protéger les infrastructures critiques. Cette ligne, partagée par une partie de l’élite politique, laisse peu de place à un débat ouvert sur les responsabilités des forces de sécurité dans les abus signalés. Le scrutin général d’octobre 2024, suivi de contestations meurtrières, a confirmé la tendance au durcissement. La fenêtre d’expression dont disposent les acteurs civiques mozambicains pour documenter le conflit et défendre les droits des populations affectées continue de se refermer.
Reste un paradoxe que les observateurs régionaux soulignent : sans transparence sur la situation au Cabo Delgado, la confiance des investisseurs gaziers et des partenaires sécuritaires risque elle-même de s’éroder. La stabilité durable de la province passe par une réponse militaire, mais aussi par la restauration d’un minimum d’espace démocratique. Selon PressAfrik, les défenseurs des droits humains continuent d’alerter sur l’ampleur de ce verrouillage.
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