Souveraineté pharmaceutique : l’Afrique au cœur de la stratégie européenne

Close-up of ampoule filling and sealing in a pharmaceutical manufacturing line.Photo : Elements Interactive / Pexels

La souveraineté pharmaceutique européenne ne se jouera pas seulement à Bruxelles, à Paris ou à Bâle, mais aussi à Dakar, Kigali et Le Cap. Tel est l’argument central défendu par Matthieu Hocque, directeur général du think tank Le Millénaire, et Bertrand Pourroy, spécialiste des politiques pharmaceutiques, dans une tribune adressée au quotidien français. Les deux auteurs y plaident pour une refonte de l’aide publique au développement, dont l’Afrique deviendrait le pivot d’une nouvelle architecture sanitaire continentale et euro-africaine.

Une dépendance partagée face aux chaînes pharmaceutiques mondiales

Le constat de départ est connu des décideurs : la pandémie de Covid-19 a révélé l’extrême concentration de la production mondiale de principes actifs en Asie, particulièrement en Inde et en Chine. L’Europe, longtemps confiante dans ses laboratoires, a découvert sa vulnérabilité sur des molécules de base, du paracétamol aux antibiotiques. L’Afrique, qui importe encore près de 70 % à 90 % de ses médicaments selon les estimations communément admises par les bailleurs, se trouve dans une situation plus précaire encore.

Pour les deux auteurs, cette double dépendance ne saurait être traitée séparément. Un choc épidémique sur le continent africain – résurgence de fièvres hémorragiques, mutation d’agents pathogènes, rupture d’approvisionnement en vaccins – produit mécaniquement des effets sur les marchés européens, qu’il s’agisse de tensions sur certaines molécules ou de l’arrivée de pathologies importées. La sécurité sanitaire devient ainsi un bien public partagé entre les deux rives de la Méditerranée.

L’aide au développement comme outil industriel

La tribune appelle à transformer la philosophie même de l’aide française. Plutôt que de financer prioritairement l’accès aux soins par l’importation de produits étrangers, Paris est invité à orienter ses concours vers le renforcement des capacités industrielles locales. Sont notamment visés les sites de production de génériques, les laboratoires de contrôle qualité et les autorités nationales de régulation, dont la faiblesse demeure un frein documenté à l’émergence d’une véritable industrie pharmaceutique africaine.

Cette inflexion s’inscrit dans une dynamique continentale déjà engagée. L’Union africaine a fait de l’Agence africaine du médicament (AMA) un chantier prioritaire, tandis que plusieurs États – Sénégal, Rwanda, Maroc, Afrique du Sud, Égypte – ont engagé des partenariats avec des industriels européens et asiatiques pour produire vaccins et biosimilaires. Les auteurs estiment que la France dispose là d’une fenêtre d’opportunité diplomatique, à condition d’aligner son aide bilatérale et ses outils financiers, notamment l’Agence française de développement (AFD) et Proparco, sur ces priorités industrielles.

Un pari géopolitique autant que sanitaire

L’enjeu n’est pas seulement humanitaire. À mesure que la Chine consolide ses positions sur le marché pharmaceutique africain, par des dons de vaccins comme par des co-investissements industriels, l’absence d’une politique européenne lisible se traduit par un recul d’influence. La Russie, l’Inde et la Turquie occupent eux aussi des segments croissants. La tribune suggère implicitement que la santé est devenue un terrain de compétition stratégique, où la générosité financière ne suffit plus si elle n’est pas adossée à des transferts de technologie et à une présence industrielle durable.

Reste la question des moyens. L’aide publique au développement française a subi plusieurs arbitrages budgétaires défavorables depuis 2023, et la trajectoire fixée par la loi de programmation de 2021 apparaît difficile à tenir. Concrètement, sanctuariser une enveloppe dédiée à la sécurité sanitaire suppose des choix politiques assumés, dans un contexte où les priorités migratoires et sécuritaires tendent à phagocyter le débat sur la coopération.

Les deux auteurs avancent une équation simple : sans tissu pharmaceutique africain robuste, l’Europe restera exposée aux ruptures et aux pressions extérieures. La proposition revient à considérer l’aide non plus comme un transfert de charité, mais comme un investissement de souveraineté partagée. Une lecture qui, si elle devait infuser à l’Élysée et au Quai d’Orsay, modifierait sensiblement la doctrine française en matière de partenariat avec le continent. Selon Le Monde Afrique.

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About the Author

Fatoumata Sow
Analyste géopolitique, Fatoumata Sow est experte des dynamiques sécuritaires au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Elle a travaillé plusieurs années comme chercheuse dans des think tanks panafricains avant de rejoindre la presse. Ses analyses croisent les dimensions militaire, humanitaire et diplomatique des conflits régionaux.

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