Yémen : la spirale d’un effondrement économique et institutionnel

Majestic Dar al-Hajar rock palace in Yemen under a clear blue sky, showcasing unique architecture.Photo : YUKSEL OZDEMIR / Pexels

La crise yéménite entre dans une phase critique. Le pays, déchiré par une guerre civile internationalisée depuis 2014, présente désormais les caractéristiques d’un État sur le point de céder sous son propre poids. Économie exsangue, services publics moribonds, population en détresse alimentaire : les indicateurs convergent vers un scénario d’effondrement que ni les acteurs régionaux ni la communauté internationale ne semblent en mesure d’enrayer.

Un État yéménite morcelé entre plusieurs autorités rivales

La carte du pouvoir au Yémen ressemble aujourd’hui à une mosaïque éclatée. Au nord, les Houthis contrôlent Sanaa et la majorité des zones densément peuplées, imposant leur appareil administratif et fiscal. Au sud, le Conseil présidentiel reconnu par la communauté internationale tente de maintenir une légitimité depuis Aden, tout en composant avec le Conseil de transition du Sud, soutenu par les Émirats arabes unis et favorable à une sécession. Cette fragmentation institutionnelle se double d’une coexistence de monnaies, de réglementations bancaires et de circuits douaniers distincts.

Concrètement, deux banques centrales fonctionnent en parallèle, l’une à Sanaa, l’autre à Aden, chacune émettant ses propres directives et entretenant des taux de change divergents. Le rial yéménite a perdu une part considérable de sa valeur dans les zones gouvernementales, alimentant une inflation qui rogne le pouvoir d’achat de fonctionnaires souvent impayés depuis des mois. Pour les opérateurs économiques, naviguer entre ces deux systèmes relève désormais d’un exercice quasi impossible.

Une économie de guerre asphyxiée par le blocus et la chute pétrolière

Les recettes du Yémen reposaient historiquement sur les exportations d’hydrocarbures. Depuis que les Houthis ont menacé les terminaux pétroliers du Sud à l’automne 2022, ces flux sont à l’arrêt, privant le gouvernement reconnu d’une source majeure de devises. Les revenus douaniers du port d’Aden, ponction essentielle pour les caisses publiques, ne suffisent plus à couvrir les besoins courants. Dans les zones houthies, l’absence de reconnaissance internationale ferme l’accès aux financements multilatéraux, contraignant les autorités de fait à puiser dans des circuits parallèles.

L’attaque des navires en mer Rouge, conduite par les Houthis depuis fin 2023 en lien avec le conflit de Gaza, a par ailleurs ruiné l’activité du port de Hodeïda et désorganisé une partie du commerce régional. Le détournement du trafic maritime vers le cap de Bonne-Espérance a privé Sanaa de recettes portuaires tout en exposant le pays à de nouvelles frappes occidentales. Ce contexte sécuritaire pèse lourdement sur l’aide humanitaire, dont l’acheminement devient à la fois plus coûteux et plus aléatoire.

Une catastrophe humanitaire à laquelle les bailleurs se désintéressent

Les agences onusiennes estiment depuis plusieurs années que le Yémen traverse l’une des pires crises humanitaires de la planète. Plus de la moitié de la population dépend d’une assistance extérieure pour se nourrir, accéder à l’eau potable ou recevoir des soins. Or les financements internationaux s’étiolent. Les appels du Programme alimentaire mondial peinent à atteindre la moitié des montants requis, contraignant l’agence à réduire ses rations et à concentrer son action sur les zones jugées prioritaires.

La lassitude des bailleurs traduit un phénomène plus large : la concurrence des urgences mondiales, de l’Ukraine au Soudan en passant par Gaza, dilue l’attention politique et budgétaire portée à Sanaa. Dans le même temps, les négociations parrainées par Oman et par l’Arabie saoudite, qui avaient nourri quelques espoirs en 2023, semblent enlisées. Riyad cherche une porte de sortie honorable, mais les Houthis durcissent leurs exigences à mesure que leur influence régionale s’affirme.

Quel scénario pour la stabilité de la péninsule Arabique

L’effondrement potentiel d’un État de plus de trente millions d’habitants situé au débouché du détroit de Bab el-Mandeb constituerait un séisme stratégique. Les routes commerciales reliant l’Asie à l’Europe, déjà perturbées, en subiraient des conséquences durables. Les pays du Golfe redoutent un afflux migratoire et une contagion des trafics, tandis que l’Iran consolide discrètement son ancrage par le canal des Houthis. Reste que les diplomaties régionales peinent à formuler une architecture politique acceptable par toutes les factions yéménites.

À court terme, aucune dynamique ne laisse présager une amélioration. Les fonctionnaires demeurent sans salaire, les infrastructures continuent de se dégrader, et les jeunes générations grandissent dans un environnement où l’État central n’a plus de réalité tangible. Selon RFI Moyen-Orient, la trajectoire actuelle du Yémen interroge désormais ouvertement sur la capacité du pays à demeurer une entité politique unifiée.

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About the Author

Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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