Le chef de l’État libanais Joseph Aoun a verrouillé sa position sur le dossier le plus inflammable du pays : celui des armes hors du contrôle de l’État. Devant ses interlocuteurs, il a posé une équation binaire. Soit la République récupère le monopole de la force armée, soit le Liban demeure l’otage de ce qu’il a qualifié de « logique des milices ». La formule, lourde de sens dans un pays façonné par quinze années de guerre civile et une décennie de tutelle armée parallèle, marque un tournant dans la communication présidentielle.
Un cadrage frontal du dossier des armes au Liban
Depuis son accession à la magistrature suprême, Joseph Aoun avait fait du rétablissement de l’autorité de l’État son axe stratégique. L’ancien commandant en chef de l’armée libanaise connaît mieux que quiconque les lignes de fracture sécuritaires du pays. En affirmant que seule l’institution étatique peut légitimement détenir l’arme, il vise sans le nommer l’arsenal du Hezbollah, formation chiite alliée à Téhéran, mais aussi les stocks détenus par diverses factions palestiniennes des camps et par des groupes locaux dans plusieurs régions.
La doctrine présidentielle s’inscrit dans la continuité du discours d’investiture, qui avait déjà placé la souveraineté militaire au sommet des priorités. Mais le ton s’est durci. Le président parle désormais d’un choix existentiel pour la nation, refusant la coexistence durable entre l’armée régulière et des forces armées concurrentes. Cette clarification intervient alors que les pressions internationales, notamment américaines et françaises, s’intensifient pour obtenir une application stricte de la résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations unies, qui prévoit le désarmement des groupes non étatiques au sud du Litani.
Une équation politique sous tension régionale
Le contexte régional pèse de tout son poids sur l’arbitrage présidentiel. L’affaiblissement militaire du Hezbollah après les frappes israéliennes de l’automne 2024, la chute du régime de Bachar el-Assad en Syrie et la recomposition de l’axe iranien dans la région ont modifié l’équilibre interne libanais. La marge de manœuvre du chef de l’État s’en trouve élargie, sans pour autant lever les risques d’embrasement intérieur. Toute démarche perçue comme une remise en cause unilatérale de l’arsenal du parti chiite pourrait raviver des tensions communautaires que les autorités s’efforcent de contenir.
Sur le plan institutionnel, le président joue également la carte du gouvernement dirigé par Nawaf Salam, dont la déclaration ministérielle a explicitement consacré le principe du monopole étatique de l’arme. Le binôme exécutif tente d’avancer par étapes : reprise en main du sud-Liban par l’armée, déploiement dans les zones frontalières, dialogue interne sur une stratégie de défense nationale. Cette feuille de route reste cependant exposée aux résistances du Hezbollah et de son allié Amal, qui défendent la légitimité d’une « résistance armée » face à Israël.
Pression internationale et calendrier économique
L’enjeu dépasse la seule question sécuritaire. Le rétablissement d’un monopole étatique sur la force armée conditionne le déblocage de l’aide internationale à un Liban en effondrement économique depuis 2019. Les bailleurs du Golfe, longtemps réticents à recapitaliser un État perçu comme noyauté, attendent des signaux tangibles avant d’engager des financements. Le Fonds monétaire international (FMI), dont les négociations avec Beyrouth piétinent depuis plusieurs années, lie également ses décaissements à des réformes structurelles dont la stabilité politique est le préalable.
La diplomatie française, qui a remis sur la table une feuille de route incluant un volet sécuritaire, observe attentivement la séquence. Washington, par la voix de son émissaire pour le dossier libano-israélien, conditionne tout apaisement durable à la frontière sud à un désarmement vérifiable. Riyad, de son côté, a fait du retour de l’État libanais à ses fonctions régaliennes la condition d’une réouverture du robinet financier vers Beyrouth.
Reste l’épreuve du temps. Joseph Aoun joue ici son crédit politique sur un dossier où ses prédécesseurs se sont enlisés. La formule choisie, brutale et sans équivoque, l’engage publiquement face à une opinion lasse des compromis flous. Concrètement, le calendrier des prochains mois — déploiement de l’armée, dialogue national, négociations avec Israël sous médiation américaine — dira si le président parvient à transformer sa doctrine en pratique gouvernementale. Selon Al Akhbar.
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