L’accord conclu le 10 mars dernier entre Ahmad al-Charaa, à la tête des nouvelles autorités de Damas, et Mazloum Abdi, commandant en chef des Forces démocratiques syriennes (FDS), entre dans son septième mois sans que l’essentiel de ses dispositions n’ait été mis en œuvre. Le texte, présenté à l’époque comme une feuille de route pour réintégrer les zones administrées par l’Administration autonome du Nord-Est syrien (AANES) dans le giron de l’État central, prévoyait notamment un cessez-le-feu général, l’intégration des institutions civiles et militaires kurdes dans les structures nationales, ainsi que le retour des populations déplacées. Six mois plus tard, ce dernier volet est le seul à connaître un début de concrétisation.
Un retour des déplacés qui fissure l’immobilisme
Le mouvement de retour observé ces dernières semaines, principalement vers les villages de la campagne d’Alep et de la région de Deir Ezzor, concerne des familles qui avaient fui les opérations militaires successives depuis 2018. Les chiffres restent partiels, mais le geste a valeur de test politique. Il intervient après des mois d’âpres négociations techniques entre représentants de Damas et émissaires des FDS, sur fond de pressions exercées par plusieurs capitales régionales et occidentales pour éviter l’effondrement complet de l’accord.
Pour les FDS, ce retour répond à une promesse identitaire faite aux communautés arabes et kurdes du Nord-Est, dont une partie reproche à l’administration autonome son incapacité à garantir la stabilité durable des zones reprises à l’organisation État islamique. Pour les autorités de transition de Damas, il s’agit d’envoyer un signal aux bailleurs internationaux, qui conditionnent toute reprise de l’aide structurelle à des avancées tangibles en matière de réconciliation interne.
Les blocages persistants d’une feuille de route ambitieuse
L’accord du 10 mars n’a pas seulement vocation humanitaire. Il fixe le principe d’une intégration progressive des forces de sécurité intérieure, les Asayech, et des combattants des FDS dans une architecture militaire nationale unifiée, sous tutelle du ministère syrien de la Défense. Il prévoit également la reconnaissance constitutionnelle des droits des Kurdes en tant que composante de la nation syrienne, ainsi que le transfert progressif des champs pétroliers et gaziers du Nord-Est à l’administration centrale. Autant de dossiers structurants qui demeurent à l’arrêt.
Plusieurs facteurs expliquent ce blocage. La méfiance reste élevée entre les deux camps, alimentée par des incidents récurrents le long des lignes de contact dans les campagnes de Raqqa et de Hassaké. Les autorités turques, qui considèrent les FDS comme une émanation du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), pèsent sur Damas pour limiter toute concession susceptible d’institutionnaliser une autonomie kurde en Syrie. À l’inverse, Washington, dont les forces continuent d’appuyer les FDS dans la lutte résiduelle contre l’État islamique, plaide pour une intégration négociée préservant la cohésion militaire du partenaire kurde.
Un calendrier politique sous tension régionale
Le calendrier intérieur syrien complique encore l’équation. La rédaction d’une nouvelle constitution, attendue pour les prochains mois, doit trancher des arbitrages décisifs sur la décentralisation, la langue et la représentation des minorités. Les FDS exigent que les principes posés dans l’accord Charaa-Abdi soient inscrits dans la loi fondamentale. Damas, soucieux de ne pas s’aliéner ses soutiens conservateurs et certains partenaires régionaux, préfère renvoyer la question à des lois organiques ultérieures.
Mazloum Abdi a multiplié les déclarations publiques pour réaffirmer son attachement à l’accord, tout en soulignant que sa survie dépendra de la capacité des deux parties à traduire les engagements en mesures concrètes avant la fin de l’année. Le commandant des FDS a notamment mis en avant le retour des déplacés comme première brique d’une dynamique plus large, susceptible d’enclencher d’autres volets, à commencer par la réouverture des axes commerciaux entre les zones administrées par l’AANES et celles contrôlées par Damas.
Reste que le temps joue contre les signataires. Plus l’application tarde, plus les acteurs hostiles à un compromis durable, qu’ils soient internes ou régionaux, gagnent en marge de manœuvre. Le retour, même partiel, des familles déplacées vers le Nord-Est offre néanmoins à l’accord du 10 mars un sursis politique que peu d’observateurs anticipaient il y a encore quelques semaines. Selon Al Akhbar.
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