À Tivaouane, capitale sénégalaise de la confrérie tidjane, les autorités locales et les responsables religieux entendent activer un gisement souvent négligé par les politiques publiques : le maillage des dahiras. Ces cercles de fidèles, structurés autour de la prière, du don et de l’entraide, rassemblent plusieurs milliers d’adhérents dans la seule ville sainte. L’initiative « Une Dahira, une activité économique » vise à greffer sur chacune de ces structures un projet productif, du maraîchage à l’artisanat, en passant par la transformation agroalimentaire ou les services de proximité.
Le mécanisme repose sur une intuition simple. Là où la confrérie a déjà installé la confiance, la discipline collective et la mobilisation de ressources, un plan d’affaires peut prospérer sans reconstruire ex nihilo le capital social. Le programme entend donc capitaliser sur la gouvernance interne des dahiras, leurs cotisations régulières et leur capacité à réunir main-d’œuvre et épargne populaire. L’ambition affichée dépasse la simple œuvre sociale : il s’agit d’ancrer Tivaouane dans une économie communautaire structurée.
Une économie confrérique à formaliser
Le poids économique des dahiras sénégalaises reste mal documenté, mais leur rôle dans la circulation de la liquidité, le financement des cérémonies religieuses et l’accompagnement des membres est massif. En liant chaque dahira à une activité identifiée, les promoteurs de l’initiative espèrent faire basculer une partie de ces flux informels vers des unités productives déclarées. La formalisation viserait notamment l’accès au crédit bancaire, aux dispositifs de la Délégation à l’entrepreneuriat rapide (DER/FJ) et aux mécanismes de soutien aux petites et moyennes entreprises.
Concrètement, le dispositif proposerait un accompagnement technique aux dahiras candidates : études de faisabilité, formation à la gestion, mise en relation avec des partenaires financiers. Les filières ciblées correspondent aux réalités agricoles et artisanales de la région de Thiès, dont Tivaouane est l’un des pôles majeurs. L’aviculture, la couture, la boulangerie, la transformation des céréales locales ou le petit commerce figurent parmi les pistes évoquées. Chaque unité serait pensée comme une source de revenus pour la dahira, mais aussi comme un vivier d’emplois pour les jeunes disciples.
Tivaouane, laboratoire d’un modèle réplicable
Le choix de Tivaouane n’est pas anodin. La ville accueille chaque année le Mawlid, le Gamou, qui draine plusieurs centaines de milliers de pèlerins et met sous tension ses infrastructures. Entre deux éditions, l’économie locale peine à retenir la valeur générée par ces rassemblements. En dotant les dahiras d’une capacité productive permanente, les initiateurs veulent lisser cette saisonnalité et fixer sur place une partie de la richesse créée. La démarche s’inscrit dans une réflexion plus large sur le rôle économique des cités religieuses sénégalaises, de Touba à Médina Baye.
Le modèle mouride de Touba, où les dahiras et grandes familles maraboutiques ont bâti des empires commerciaux, transport, immobilier, importation, sert évidemment de référence implicite. Reste que la duplication de ce schéma à l’échelle tidjane suppose une ingénierie financière adaptée et un dialogue soutenu avec les autorités municipales et l’État central. Les collectivités locales sont attendues sur la mise à disposition de foncier, la simplification des procédures et l’orientation des programmes publics de formation professionnelle.
Un pari sur la jeunesse et la structuration
Derrière l’objectif économique se profile un enjeu social. Le chômage des jeunes, particulièrement aigu dans les villes intermédiaires, alimente à la fois l’émigration irrégulière et la précarité urbaine. En offrant à ces jeunes un cadre productif adossé à leur appartenance confrérique, l’initiative parie sur une insertion moins conflictuelle avec les codes familiaux et religieux. Le succès dépendra toutefois de la rigueur de gestion, de la transparence des comptes et de la capacité des dahiras à se doter de compétences entrepreneuriales.
Pour les décideurs publics, l’expérience de Tivaouane offrira un cas d’école. Si le dispositif tient ses promesses, il pourrait inspirer un cadre national d’appui aux organisations religieuses souhaitant se transformer en acteurs économiques. À défaut, il rappellera que la solidarité, même densément organisée, ne se convertit pas mécaniquement en performance de marché. Selon Seneweb, les autorités religieuses de Tivaouane comptent lancer les premières phases opérationnelles dans les prochains mois.
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