Le projet de rachat de Société Générale Cameroun par l’État camerounais vire au bras de fer institutionnel. L’opération, qui devait sceller le retrait du groupe bancaire français du paysage financier local, se heurte à des divergences entre les autorités de Yaoundé, le régulateur sous-régional et l’actionnaire vendeur. Le dossier illustre les tensions persistantes autour de la souveraineté bancaire en zone CEMAC.
Filiale historique du groupe français au Cameroun, Société Générale Cameroun (SGC) figure parmi les principales banques commerciales du pays, avec un portefeuille significatif d’entreprises et de particuliers. Le retrait annoncé du groupe parisien s’inscrit dans un mouvement plus large de recentrage de Société Générale sur ses marchés européens, après des cessions successives au Congo, au Tchad, en Mauritanie, en Guinée équatoriale ou encore au Burkina Faso. Le Cameroun constitue toutefois l’un des actifs les plus stratégiques du dispositif africain de la banque.
Yaoundé revendique un rôle d’acquéreur direct
L’État camerounais a fait connaître son intention de reprendre la participation détenue par le groupe français, plutôt que de laisser le bloc d’actions passer entre les mains d’un opérateur privé étranger. Pour Yaoundé, l’enjeu dépasse la simple opération capitalistique. Il s’agit de préserver un outil bancaire jugé central pour le financement de l’économie nationale et pour la conduite de certaines politiques publiques, dans un contexte où la place financière camerounaise reste dominée par des filiales de groupes étrangers.
La démarche se heurte cependant à un encadrement réglementaire strict. Toute prise de participation significative dans une banque opérant en zone CEMAC requiert l’aval de la Commission bancaire de l’Afrique centrale (COBAC), instance de supervision rattachée à la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC). L’agrément du superviseur communautaire repose sur des critères de gouvernance, de solidité financière et de qualité de l’actionnariat, qui s’appliquent indistinctement aux investisseurs privés et aux États.
La COBAC en position d’arbitre
Le régulateur sous-régional examine avec prudence l’hypothèse d’une banque commerciale dont l’État serait l’actionnaire de référence. L’expérience des décennies passées, marquée par les défaillances en série des banques publiques en Afrique centrale dans les années 1980 et 1990, nourrit une vigilance particulière. Plusieurs restructurations bancaires conduites à l’époque sous l’égide de la BEAC et du Fonds monétaire international avaient précisément abouti à la privatisation d’établissements publics jugés mal gérés.
Dans le dossier camerounais, la COBAC entend s’assurer que l’opération n’introduise pas de risque systémique et que la nouvelle gouvernance respecte les standards prudentiels en vigueur. La question de l’apport en fonds propres, du plan d’affaires et de la stratégie de cession ultérieure éventuelle figure parmi les points scrutés. Le calendrier de l’opération en dépend largement.
Un enjeu de souveraineté financière régionale
Au-delà du cas camerounais, l’affaire reflète une recomposition plus profonde du paysage bancaire en Afrique centrale et occidentale. Le désengagement progressif des grandes banques européennes ouvre un espace que des groupes panafricains, des investisseurs du Golfe et désormais certains États cherchent à occuper. La trajectoire suivie à Brazzaville, où la cession de la filiale congolaise de Société Générale a déjà fait l’objet de tractations complexes, alimente les comparaisons.
Pour les milieux d’affaires camerounais, l’issue du dossier conditionnera la perception du risque pays auprès des bailleurs internationaux. Une reprise par l’État, si elle est validée par la COBAC, devrait s’accompagner d’engagements précis sur la gouvernance et sur le calendrier d’ouverture éventuelle du capital à des partenaires privés. À l’inverse, un blocage prolongé fragiliserait la clientèle de la banque et son personnel, dans un secteur où la confiance demeure un actif fragile.
Le bras de fer en cours met également en lumière le rôle croissant des autorités communautaires dans l’orientation des politiques bancaires nationales. La COBAC, longtemps perçue comme un superviseur technique, s’impose désormais comme un acteur politique de premier plan dans les opérations capitalistiques d’envergure. Reste à savoir si un compromis pourra être trouvé avant la finalisation officielle de la cession par le groupe français. Selon Financial Afrik.
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