L’alerte lancée fin octobre 2026 sur la santé financière du secteur électrique camerounais à l’horizon 2027-2029 n’a rien d’une surprise pour les investisseurs qui suivent la zone CEMAC. Elle met en lumière une mécanique connue des bailleurs : un empilement de créances croisées entre le concessionnaire de distribution Eneo, le gestionnaire public du transport Sonatrel, les producteurs indépendants et l’État, qui finit par absorber la rentabilité de la filière. À mesure que les grands ouvrages de production entrent en service, cette dette interne devient un obstacle à la bancabilité des investissements suivants.
Une filière électrique camerounaise prise dans une dette circulaire
Le modèle camerounais repose depuis la réforme de 1998 sur une séparation progressive entre production, transport et distribution. Eneo, filiale historiquement contrôlée par le fonds britannique Actis puis adossée à l’État, assure la distribution et une partie de la production thermique. Sonatrel, créée en 2015, a repris la gestion du réseau de transport haute tension. Les producteurs indépendants, parmi lesquels Kribi Power Development Company et Dibamba Power Development Company, filiales d’Globeleq, complètent le dispositif via des contrats d’achat d’électricité libellés en partie en devises.
Dans ce schéma, Eneo encaisse les factures des clients finaux, règle Sonatrel pour l’usage du réseau et paie les producteurs. Lorsque les recettes commerciales ne couvrent pas les coûts, en raison d’un tarif administré inférieur au coût de revient, les impayés se propagent en cascade. La compensation tarifaire due par l’État, régulièrement évoquée dans les revues du Fonds monétaire international consacrées au Cameroun, peine à être versée dans les délais. Résultat : une dette croisée dont l’ordre de grandeur, selon les estimations publiques récentes, se compte en centaines de milliards de francs CFA.
Nachtigal, Kribi, interconnexions : le défi industriel 2027-2029
La période qui s’ouvre est pourtant celle de la bascule industrielle. L’aménagement hydroélectrique de Nachtigal, 420 mégawatts, porté par un consortium associant EDF, la Société financière internationale et l’État camerounais, doit atteindre sa pleine capacité et transformer durablement le mix du Réseau interconnecté Sud. L’ouvrage, dont le coût dépasse 1,2 milliard d’euros, repose sur un contrat d’achat ferme qui engage Eneo sur deux décennies. Toute dégradation de la solvabilité du distributeur se répercute mécaniquement sur la soutenabilité de cet engagement.
À cela s’ajoutent les projets d’interconnexion régionale, notamment la ligne Cameroun-Tchad financée par la Banque africaine de développement et la Banque mondiale, ainsi que les discussions récurrentes autour d’une interconnexion avec le Nigeria. Ces chantiers supposent une Sonatrel robuste, capable d’absorber des crédits concessionnels et d’honorer les contreparties en fonds propres. Dans le même temps, l’extension du réseau de distribution dans les zones périurbaines et rurales reste insuffisamment financée, alors que le taux d’accès à l’électricité stagne autour de 65 % selon les données de la Banque mondiale.
Un précédent régional qui doit alerter Yaoundé
Le cas camerounais rappelle, à une autre échelle, celui du secteur électrique sud-africain, où l’accumulation de dette chez Eskom a fini par contraindre le Trésor à des reprises massives, avec un coût budgétaire estimé à plus de 250 milliards de rands depuis 2019. En Afrique de l’Ouest, les difficultés de la Senelec au Sénégal ou de la Compagnie ivoirienne d’électricité ont montré qu’une dette croisée non traitée se transforme toujours en charge publique différée, puis en facture pour le contribuable ou en tarifs plus élevés pour l’usager.
Climat des affaires et souveraineté énergétique en jeu
Pour Yaoundé, l’enjeu dépasse la seule équation comptable. Les industriels de l’aluminium, du ciment et de l’agroalimentaire conditionnent leurs décisions d’investissement à la fiabilité et au coût du kilowattheure. Alucam, consommateur historique de l’hydroélectricité du barrage d’Edéa, et les cimentiers installés à Douala sont particulièrement sensibles à la qualité de fourniture. Un épisode de délestage prolongé, alimenté par une impasse financière entre Eneo et ses fournisseurs, se traduirait rapidement par un recul des indicateurs du climat des affaires suivis par la Chambre de commerce et par les agences de notation.
Les leviers de sortie sont connus mais exigeants : apurement audité de la dette croisée, révision de la formule tarifaire par l’Agence de régulation du secteur de l’électricité (Arsel), paiement effectif de la compensation par le Trésor, et renforcement des fonds propres de Sonatrel. Les discussions en cours avec le FMI dans le cadre des programmes de facilité élargie de crédit incluent déjà des repères quantitatifs sur la soutenabilité du secteur. Reste que la fenêtre pour agir se réduit : chaque trimestre perdu alourdit la facture et complique l’arbitrage politique entre vérité des prix et acceptabilité sociale.
Pour aller plus loin
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