L’Éthiopie organise ce lundi des élections législatives et régionales qui doivent décider du sort politique d’Abiy Ahmed, Premier ministre depuis 2018 et candidat à sa propre succession. Près de cinquante millions d’électeurs sont inscrits pour renouveler la Chambre des représentants des peuples ainsi que plusieurs assemblées régionales, dans un contexte marqué par la défection des principales forces d’opposition et la persistance de foyers de conflit sur le territoire national.
Le scrutin se présente sous des auspices contestés. Plusieurs partis influents ont refusé d’y prendre part, dénonçant des conditions d’organisation jugées défavorables et un espace politique verrouillé. À cela s’ajoutent des zones du pays où le vote ne se tiendra pas, faute de sécurité ou d’accord politique avec les autorités fédérales. Le résultat, attendu dans les prochaines semaines, devrait néanmoins conforter le Parti de la prospérité, formation créée par Abiy Ahmed en 2019 à partir des décombres de l’ancienne coalition au pouvoir.
Un scrutin sous tension dans une Éthiopie fragmentée
Six ans après son arrivée surprise à la primature et un prix Nobel de la paix décerné en 2019, le dirigeant éthiopien s’est imposé comme une figure incontournable mais clivante de la Corne de l’Afrique. La guerre du Tigré, qui a ravagé le nord du pays entre 2020 et 2022, continue de peser sur sa trajectoire politique et diplomatique. Les affrontements dans la région Amhara, où sévissent les milices Fano, ainsi que la persistance d’une rébellion en Oromia, écornent l’image d’un pouvoir censé avoir refermé les principales fractures internes.
Dans ce paysage, l’opposition libérale et plusieurs formations ethno-régionales ont choisi de boycotter le scrutin ou d’en dénoncer le calendrier. Les partis tigréens, longtemps dominants à Addis-Abeba avant l’ascension d’Abiy Ahmed, n’apparaissent plus en position d’influer sur le résultat national. La Commission électorale nationale éthiopienne (NEBE) assure que les bureaux ont été déployés sur l’essentiel du territoire, mais reconnaît que des zones entières resteront privées de vote, repoussant la consultation à une date ultérieure.
Le pari d’Abiy Ahmed pour un nouveau mandat
Pour le Premier ministre, ces législatives représentent une étape déterminante avant l’échéance présidentielle indirecte qui suivra. En Éthiopie, le chef du gouvernement est désigné par la majorité parlementaire, ce qui confère au scrutin une portée institutionnelle décisive. Une large victoire du Parti de la prospérité conforterait l’agenda de réformes économiques engagé depuis plusieurs années, dont la libéralisation partielle du secteur des télécommunications, l’ouverture aux investisseurs étrangers et la flottaison du birr décidée en 2024 sous l’œil du Fonds monétaire international.
La diplomatie éthiopienne s’invite également dans la campagne. Le différend avec l’Égypte autour du Grand barrage de la Renaissance sur le Nil bleu, désormais en phase d’exploitation, demeure un marqueur fort de souveraineté pour Addis-Abeba. À cela s’ajoute le mémorandum signé en janvier 2024 avec le Somaliland, qui ouvrirait à l’Éthiopie un accès maritime et a déclenché une crise diplomatique aiguë avec Mogadiscio. Ces dossiers nourrissent une posture nationaliste assumée par Abiy Ahmed, qui en fait un argument de mobilisation auprès de son électorat.
Une légitimité internationale en jeu
La crédibilité du scrutin déterminera la marge de manœuvre internationale du futur gouvernement. Les bailleurs occidentaux, refroidis par la guerre du Tigré, ont graduellement renoué le dialogue avec Addis-Abeba à la faveur de l’accord de Pretoria signé en novembre 2022. Mais l’absence des principales oppositions et la restriction de l’observation indépendante risquent de fragiliser la lecture diplomatique du résultat. Pour les chancelleries européennes comme pour Washington, la question d’une normalisation pleine et entière reste suspendue à la conduite de ces élections et à la gestion des contentieux post-électoraux.
Reste que l’Éthiopie, deuxième pays le plus peuplé du continent avec plus de 120 millions d’habitants, conserve un poids stratégique majeur pour ses partenaires africains, du Golfe et asiatiques. La Chine, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite ont multiplié les investissements ces dernières années, indépendamment des soubresauts politiques internes. Un résultat sans surprise, mais sans scandale majeur, devrait suffire à Abiy Ahmed pour prolonger une séquence ouverte en 2018 et consolider son emprise sur l’appareil d’État jusqu’à la fin de la décennie. Selon PressAfrik, le dépouillement des bulletins débutera dès la clôture des bureaux et les premières tendances sont attendues dans les jours suivants.
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