La prise en main de la Chambre des représentants de Benghazi par Saddam Haftar, intervenue au début du mois d’octobre, marque une étape décisive dans la recomposition du pouvoir en Libye orientale. Deuxième fils du maréchal Khalifa Haftar, l’intéressé contrôlait déjà des unités d’élite de l’Armée nationale libyenne (ANL). Il tient désormais, en pratique, le seul organe parlementaire reconnu par une partie de la communauté internationale depuis les élections avortées de 2014. Cette capture institutionnelle complète un dispositif militaro-économique bâti patiemment depuis la bataille de Benghazi, achevée en 2017.
Un verrouillage institutionnel à l’approche d’une succession
Le maréchal Khalifa Haftar, né en 1943, a franchi le cap des quatre-vingts ans. La question de sa relève ne relève plus de la spéculation : elle structure l’ensemble des arbitrages à Benghazi, Tobrouk et Al-Rajma, siège du commandement de l’ANL. En plaçant la Chambre des représentants sous influence directe, l’héritier désigné se dote d’un outil de légitimation civile, indispensable pour prétendre à autre chose qu’une autorité strictement militaire. Il préempte aussi tout scénario de transition négociée qui aurait pu émerger du processus onusien conduit par la Mission d’appui des Nations unies en Libye (Manul).
La manœuvre n’est pas sans précédent dans la région. En Égypte voisine, l’armée a verrouillé le champ politique après 2013 en s’adossant à un parlement acquis. Au Tchad, la transmission du pouvoir entre Idriss Déby Itno et son fils Mahamat, en avril 2021, a offert un modèle de succession dynastique en milieu militaire, validé a posteriori par un référendum constitutionnel. La Libye orientale paraît emprunter une voie comparable, à ceci près qu’elle doit composer avec un gouvernement rival à Tripoli, celui d’Abdelhamid Dbeibah, et avec un processus électoral mille fois repoussé depuis décembre 2021.
Rivalités internes et équilibre entre les frères
La promotion de Saddam Haftar ne fait pas l’unanimité dans la fratrie. Son frère aîné, Khaled, dirige la 106ᵉ brigade, l’une des unités les mieux équipées de l’ANL, et occupe des fonctions de sécurité intérieure. D’autres membres du clan, actifs dans la gestion des flux économiques de la Cyrénaïque et de la reconstruction de Benghazi, voient d’un œil méfiant la concentration des leviers civils et militaires entre les mains du cadet. Les tensions sont d’autant plus vives que les revenus pétroliers de l’est, bien que formellement acheminés via la Compagnie nationale pétrolière (NOC) basée à Tripoli, alimentent indirectement les réseaux de patronage familiaux.
La Libye produit actuellement autour de 1,2 million de barils par jour, selon les chiffres de la NOC pour 2024, un volume qui conditionne les équilibres politiques nationaux. Toute crise successorale à Benghazi aurait des répercussions immédiates sur les terminaux du croissant pétrolier, Es-Sider, Ras Lanouf et Zoueitina, régulièrement utilisés comme instruments de pression depuis une décennie.
Le regard des parrains : Le Caire, Moscou, Abou Dhabi, Paris
La trajectoire de Saddam Haftar se joue également à l’étranger. L’Égypte d’Abdel Fattah al-Sissi, frontalière sur près de 1 100 kilomètres, considère la Cyrénaïque comme une zone de sécurité stratégique et a historiquement privilégié la stabilité d’un commandement centralisé. Les Émirats arabes unis, premier soutien matériel du maréchal depuis 2014, ont intérêt à préserver la continuité de leurs investissements. La Russie, dont la présence militaire via l’ex-groupe Wagner, désormais rebaptisé Africa Corps, s’étend des bases de Brak al-Chati et Al-Khadim jusqu’au Sahel, voit en Benghazi un hub logistique irremplaçable. Paris, longtemps accusé d’une proximité discrète avec l’ANL, observe aujourd’hui une posture plus distante.
Reste la position de Tripoli. Le gouvernement d’union nationale, qui n’a jamais reconnu la légitimité institutionnelle de la Chambre de Benghazi, voit dans cet épisode la preuve que le dialogue intralibyen reste piégé par la logique des faits accomplis. La prochaine étape pourrait concerner la Banque centrale de Libye, dont l’unification formelle, actée en septembre 2024, demeure fragile. Si l’héritier parvient à peser sur la répartition des recettes pétrolières, l’équation politique libyenne basculera, bien au-delà de la Cyrénaïque.
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