La répression de la liberté d’expression dans les pays du Golfe a franchi un nouveau seuil. Selon un rapport d’Amnesty International rendu public le 1er juin, plus de 1 000 personnes ont été interpellées dans la région pour avoir relayé, commenté ou simplement partagé en ligne des contenus relatifs à la guerre opposant l’Iran aux États-Unis et à Israël. L’organisation, qui documente depuis plusieurs mois cette vague d’arrestations, parle d’une campagne coordonnée visant à museler tout débat public sur le conflit régional.
Les chiffres avancés par l’ONG dessinent un paysage répressif d’une ampleur inédite. Au Koweït comme à Bahreïn, certains ressortissants ont été déchus de leur nationalité en représailles à des publications jugées séditieuses. D’autres prévenus ont été condamnés à des peines de prison comprises entre trois et dix ans, sur la base de législations antiterroristes ou de lois sur la cybercriminalité dont le champ d’application n’a cessé de s’élargir depuis le début de la décennie.
Une cartographie régionale de la répression numérique
L’enquête d’Amnesty International couvre l’ensemble des États membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG), avec une intensité variable selon les juridictions. Les autorités saoudiennes, émiraties, koweïtiennes, bahreïnies, qatariennes et omanaises auraient toutes mobilisé leur arsenal législatif pour surveiller les réseaux sociaux et identifier les voix dissidentes. Des messages publiés sur X, des stories Instagram, voire de simples partages sur WhatsApp ont suffi, dans plusieurs cas documentés, à déclencher des poursuites judiciaires.
Pour Anne Savinel-Barras, présidente d’Amnesty International France, ce tour de vis traduit une logique politique assumée par les capitales du Golfe. Les exécutifs locaux invoquent la préservation de la cohésion nationale et la lutte contre la désinformation pour justifier des arrestations souvent expéditives. Dans les faits, les ressortissants chiites, traditionnellement perçus comme plus proches de Téhéran, figurent parmi les premières cibles des opérations sécuritaires, notamment à Bahreïn où la fracture confessionnelle structure le rapport au pouvoir.
Déchéance de nationalité, l’arme judiciaire ultime
Le recours à la déchéance de nationalité, mesure rarissime dans la plupart des systèmes juridiques, est devenu un instrument quasi banal dans certaines monarchies. Cette sanction transforme les personnes visées en apatrides ou les expulse vers des pays tiers, les privant de protection consulaire et de droits civils élémentaires. Amnesty International rappelle que ces pratiques contreviennent à plusieurs conventions internationales, dont la Convention de 1961 sur la réduction des cas d’apatridie.
La présidente de la section française de l’ONG insiste sur le caractère disproportionné de ces représailles. La sécurité nationale, argument central des autorités du Golfe, ne saurait justifier la suspension des libertés fondamentales protégées par le droit international. Le message adressé aux opinions publiques locales est pourtant clair : tout commentaire sur les frappes ayant visé des installations iraniennes, qu’il soit critique ou favorable, expose son auteur à des sanctions immédiates.
Un signal envoyé aux partenaires occidentaux
L’ampleur de la répression interroge également la position des chancelleries occidentales, dont les liens diplomatiques, militaires et économiques avec les monarchies du Golfe se sont intensifiés depuis l’embrasement régional. Riyad, Abou Dhabi et Doha demeurent des partenaires stratégiques pour Washington, Londres et Paris, qu’il s’agisse de contrats d’armement, d’approvisionnement énergétique ou de coopération antiterroriste. La discrétion observée jusqu’ici sur le sort des personnes arrêtées contraste avec les déclarations de principe sur l’État de droit.
Pour les investisseurs et les diasporas présentes dans la région, le durcissement du climat sécuritaire soulève des inquiétudes concrètes. Plusieurs travailleurs expatriés figurent parmi les personnes interpellées, ce qui élargit la portée diplomatique du dossier. Amnesty International appelle les gouvernements concernés à libérer immédiatement les détenus poursuivis pour la seule expression pacifique de leurs opinions, et à abroger les dispositions législatives qui criminalisent le débat public en ligne. Selon RFI Moyen-Orient.
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