Dans le Grand Nord du Cameroun, le désenclavement routier mobilise un portefeuille de plus de 600 milliards de FCFA cofinancés par la Banque africaine de développement (BAD), la Banque mondiale et l’Union européenne. Le ministère des Travaux publics (MINTP), dirigé par Emmanuel Nganou Djoumessi, chiffre à 709 kilomètres l’ensemble des tronçons concernés dans l’Extrême-Nord, le Nord et l’Adamaoua. Parmi eux, 449 kilomètres sont adossés à la Nationale n°1, colonne vertébrale du corridor stratégique Douala-N’Djamena. La communication ministérielle, publiée fin septembre 2026, valorise l’avancement de ces chantiers, mais le document de revue interne livre une lecture nettement plus sévère.
Ngaoundéré-Garoua : 30 milliards d’avances pour moins de 5 % d’exécution
Le contraste est particulièrement marqué sur l’axe Ngaoundéré-Garoua, long de 242 kilomètres et découpé en cinq lots. Le MINTP se félicite de la mobilisation des entreprises, de l’installation progressive des bases-vie et des concasseurs, ainsi que du démarrage des terrassements entre le pont Salah et le pont sur la Bénoué. Les faits techniques racontent une autre histoire : aucun des cinq lots ne franchit la barre des 5 % d’exécution physique. Dans le même temps, les groupements attributaires ont déjà encaissé environ 30,5 milliards de FCFA au titre des avances de démarrage. Plus préoccupant encore, trois lots restent dépourvus de mission de contrôle mobilisée, une anomalie qui interroge sur la capacité à sécuriser la qualité des travaux à venir.
Ce décalage entre trésorerie décaissée et livrables physiques est devenu un motif de tension récurrent dans les revues de projets financés sur ressources concessionnelles. Il éclaire aussi la difficulté du maître d’ouvrage à convertir l’ingénierie financière en réalisations mesurables sur le terrain.
Extrême-Nord : 80 % des délais consommés, moins d’un tiers des travaux réalisés
Le Projet d’aménagement territorial (PAT) de l’Extrême-Nord illustre une seconde forme d’essoufflement. Sur les axes Maroua-Moutourwa, Magada-Guidiguis et Guidiguis-Yagoua, la note ministérielle évoque des avancées liées au démarrage des travaux de chaussée. Les données consolidées lors de la revue situent pourtant l’exécution entre 14 % et 34 % selon les lots, alors même que près de 80 % des délais contractuels sont déjà consommés. Des avenants de prolongation sont en préparation, et les livraisons ont été repoussées à janvier-février 2027.
Emmanuel Nganou Djoumessi a demandé aux entreprises et aux missions de contrôle d’accélérer la cadence dès la fin de la saison des pluies, et de soumettre des chronogrammes d’achèvement crédibles. La question de fond reste celle des pénalités de retard, dont le ministère annonce désormais l’application effective, assortie de mises en demeure ciblées.
Corridor Mora-Kousseri : 192 milliards de FCFA à peine engagés
Sur le corridor Mora-Dabanga-Kousseri, long de 210 kilomètres et financé par la Banque mondiale, une seule section, Mora-Tchakamari (22 kilomètres), est achevée et en phase de signalisation. Les quatre autres tronçons, dont les marchés signés en début d’année totalisent près de 192 milliards de FCFA, affichent des taux d’exécution compris entre 1 % et 6 %. Le ministère anticipe le démarrage effectif des terrassements et des ouvrages hydrauliques à la sortie de l’hivernage. Sur la section Tchakamari-Waza-Kousseri, l’environnement sécuritaire, qualifié de préoccupant par le MINTP, ajoute une contrainte opérationnelle lourde dans une zone exposée aux incursions armées.
La question de la trésorerie pèse par ailleurs sur la route Maroua-Bogo-Pouss. Le MINTP met en avant l’achèvement de la section Bogo-Guirvidig (32 km), le bitumage de près de 6 kilomètres de voirie à Bogo et la construction des berges du Mayo Doumou. Mais la poursuite du chantier dépend désormais du règlement des décomptes dus aux entreprises. Le document de revue chiffre à plus de 12,5 milliards de FCFA les impayés accumulés vis-à-vis des groupes chinois CGCOC et Xinjiang depuis la clôture du prêt de la BAD, fin 2024. Le MINTP, le ministère de l’Économie et la BAD conduisent les procédures destinées à débloquer ces règlements.
Reste une équation politique : convertir en kilomètres livrés un portefeuille dont la structure financière expose désormais l’État à des risques de contentieux, de pénalités croisées et de dégradation du dialogue avec les bailleurs multilatéraux. Selon Investir au Cameroun.
Pour aller plus loin
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