La BAD exclut China Railway 20 pour fraude sur un chantier camerounais

A construction worker in a safety vest stands on a rural road in Lafia, Nigeria, holding a helmet.Photo : Audu Samson / Pexels

La sanction est tombée le 24 septembre 2026. Le Groupe de la Banque africaine de développement (BAD) a prononcé l’exclusion, pour une durée de treize mois, de China Railway 20th Bureau Group Corporation (CR20) de l’ensemble des opérations qu’il finance. La mesure s’appuie sur une enquête interne concluant à une pratique frauduleuse imputable à l’entreprise chinoise, dans le cadre de la première phase du Cameroon Transport Sector Support Programme, référencé P-CM-DB0-012, approuvé en 2014. Ce programme abrite notamment l’aménagement de l’axe routier Batchenga-Ntui-Yoko-Lena, chantier structurant pour le désenclavement du centre camerounais.

Durant cette période, CR20 et ses filiales seront tenues à l’écart des appels d’offres et des marchés adossés à un financement de la Banque. Le retour de l’entreprise dans le portefeuille de l’institution panafricaine sera subordonné à l’achèvement satisfaisant d’un programme de conformité à l’intégrité. La sévérité de la mesure, assortie d’une conditionnalité de réhabilitation, illustre la fermeté croissante des bailleurs multilatéraux face aux manquements des grands groupes de BTP sur le continent.

Une qualification de fraude aux contours volontairement flous

La BAD n’a rendu publiques ni la nature précise des faits reprochés, ni la déclaration incriminée, ni le contrat spécifiquement visé. Aucune évaluation du préjudice financier n’a été communiquée. Dans la nomenclature de l’institution, la « pratique frauduleuse » désigne tout acte ou omission destiné à induire une partie en erreur pour obtenir un avantage, financier ou non, ou pour se soustraire à une obligation. Cette qualification n’implique donc pas mécaniquement un détournement de fonds ou une surfacturation avérée.

Cette prudence sémantique laisse ouvert le champ des interprétations. Elle contraste avec l’ampleur des enjeux financiers du dossier. CR20 figure parmi les principaux attributaires de la phase 1 du programme. En juillet 2021, le ministère camerounais des Travaux publics lui avait confié les deux lots de reprise des travaux sur la section Ntui-Mankim, longue de 96,7 kilomètres. Le premier lot, entre Ntui et Ndjolé, couvre 60 kilomètres de route principale ainsi que 73 kilomètres de voies communales, pour un montant de 35,43 milliards de FCFA toutes taxes comprises. Le second, entre Ndjolé et Mankim, porte sur 36,7 kilomètres pour 23,99 milliards de FCFA TTC. L’enveloppe cumulée atteint ainsi 59,4 milliards de FCFA.

Ces attributions avaient reçu la non-objection formelle de la BAD, qui avait validé des montants hors taxes de 29,71 milliards de FCFA pour Ntui-Ndjolé et 20,12 milliards pour Ndjolé-Mankim. Rien ne permet cependant d’affirmer, à ce stade, que la fraude sanctionnée porte spécifiquement sur cette procédure d’attribution. Les 59,4 milliards de FCFA représentent la valeur des contrats signés, non celle d’un dommage établi.

Un chantier miné par les retards et les manquements

L’exclusion prononcée s’inscrit dans un historique déjà tendu. En avril 2023, le maître d’ouvrage évaluait l’avancement des travaux à 13,58 % sur Ntui-Ndjolé et 21,83 % sur Ndjolé-Mankim, alors que près de 73 % du délai contractuel avait été consommé. Des pénalités de 70,86 millions de FCFA avaient été imposées sur le premier lot et d’environ 24 millions sur le second. Le ministère pointait une mobilisation insuffisante d’équipements et de personnel qualifié.

La spirale s’est accélérée en 2023 avec le retrait du lot Ndjolé-Mankim, censé permettre à CR20 de concentrer ses moyens sur Ntui-Ndjolé. Peine perdue : en mars 2024, le taux d’exécution de ce tronçon dépassait à peine 55 %. Un mois plus tard, la BAD suspendait ses décaissements et l’exécution des travaux pour manquements environnementaux et sociaux. Les griefs alors invoqués évoquaient un accident mortel, des licenciements contestés et diverses non-conformités sur le chantier.

Une sanction distincte des précédentes suspensions

La distinction juridique importe. La suspension d’avril 2024 relevait de manquements aux garanties environnementales et sociales. L’exclusion prononcée en septembre 2026 procède, elle, d’une enquête d’intégrité aboutissant à la caractérisation d’une fraude. La Banque n’établit pas publiquement de lien entre les deux procédures, sans pour autant exclure une convergence des faits.

Le dossier illustre les risques associés à la présence dominante des entreprises chinoises de travaux publics dans les grands programmes africains d’infrastructures. Pour Yaoundé, la sanction complique la finalisation d’un corridor routier considéré comme prioritaire pour la connexion vers Ngaoundéré et le Nord du pays. Reste à identifier précisément le contrat ou la déclaration à l’origine de la mesure. Selon Investir au Cameroun, la BAD n’a pas indiqué si les procédures administratives et disciplinaires antérieures ont nourri l’enquête d’intégrité.

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Awa Ngoma
Journaliste industrielle, Awa Ngoma couvre les filières manufacturières, la logistique portuaire et les grands projets d'infrastructures en Afrique centrale et de l'Ouest. Ingénieure de formation, elle analyse les chaînes de valeur locales, les implantations d'unités de production et les contrats de concession routière, ferroviaire et portuaire.

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