Al Akhbar, quotidien libanais proche du Hezbollah, publie une chronique élevant l’ancien secrétaire général du parti chiite, Hassan Nasrallah, au rang de figure fondatrice d’une révolution qualifiée de mondiale. Le texte s’inscrit dans une séquence de mobilisation mémorielle orchestrée par la formation depuis l’élimination de son dirigeant historique à Beyrouth, en septembre 2024, lors d’une frappe israélienne d’une ampleur inédite dans la banlieue sud de la capitale. Le vocabulaire employé, celui de la miraculisation politique, traduit une stratégie de reconstruction narrative après une année de reculs opérationnels.
Une sanctification politique adossée à l’axe iranien
La tribune s’inscrit dans le registre habituel de la presse affiliée à l’axe dit de la résistance, qui associe Téhéran, le Hezbollah libanais, les factions irakiennes et les Houthis yéménites. En célébrant Nasrallah comme l’artisan d’une transformation régionale, Al Akhbar prolonge un dispositif discursif éprouvé : transformer la perte militaire en victoire idéologique. L’organisation chiite libanaise, fondée en 1982 avec l’appui des Gardiens de la révolution iraniens, s’est longtemps présentée comme le fer de lance d’une contestation de l’ordre régional façonné par Washington et Tel-Aviv.
Le choix du terme miracle n’est pas anodin. Il puise dans le lexique religieux chiite pour conférer à l’action politique une dimension transcendante. Cette sacralisation vise autant l’auditoire libanais que les publics irakien, iranien et yéménite, où l’image de Nasrallah conserve une forte charge mobilisatrice. Pour les analystes de la région, il s’agit de compenser, par la ferveur symbolique, l’érosion militaire subie durant l’affrontement ouvert avec Israël entre l’automne 2023 et la fin de l’année 2024.
Un Hezbollah affaibli en quête de récit fondateur
Le contexte dans lequel paraît ce texte pèse lourdement sur sa lecture. Le Hezbollah sort d’une séquence marquée par la décapitation de son commandement, la destruction d’une part significative de son arsenal et l’application d’un cessez-le-feu négocié fin novembre 2024 sous l’égide américaine et française. Le retrait imposé au sud du fleuve Litani, conjugué au déploiement renforcé de l’armée libanaise, a contraint la formation à revoir sa posture militaire au sud du pays.
Dans le même temps, la chute du régime de Bachar al-Assad en Syrie, en décembre 2024, a rompu la continuité territoriale qui reliait Téhéran à Beyrouth via Damas. Cet effondrement logistique prive le mouvement chiite libanais d’une profondeur stratégique essentielle. Reste que le parti conserve un ancrage populaire massif dans les zones chiites du sud, de la Bekaa et de la banlieue de Beyrouth. La sanctification de Nasrallah joue alors le rôle de ciment identitaire face à la pression exercée par la nouvelle présidence libanaise, portée en janvier 2025 par Joseph Aoun, et par un gouvernement plus attentif aux exigences internationales de désarmement.
Une bataille narrative aux répercussions régionales
La portée de la publication d’Al Akhbar dépasse le cadre libanais. En qualifiant l’héritage de Nasrallah de révolution mondiale, le journal s’adresse également aux opinions publiques du Sud global, sensibles à un discours anticolonial et antihégémonique. Cette rhétorique trouve un écho auprès de certaines mouvances africaines et latino-américaines qui perçoivent l’axe iranien comme un contrepoids à la domination occidentale. Pour les chancelleries du Golfe, à l’inverse, cette rhétorique confirme la persistance d’une menace idéologique qu’elles s’efforcent de contenir depuis plus d’une décennie.
La bataille du récit devient ainsi un enjeu stratégique à part entière. Les autorités israéliennes, qui avaient revendiqué l’élimination de Nasrallah comme un tournant sécuritaire, doivent désormais composer avec sa dimension posthume amplifiée. À Beyrouth, les partenaires occidentaux du Liban surveillent la capacité du Hezbollah à convertir cette mystique en levier politique lors des prochaines échéances électorales. Concrètement, la réactivation régulière de la figure du secrétaire général disparu constitue l’un des principaux outils dont dispose encore le parti pour maintenir sa centralité dans le jeu libanais et régional. Selon Al Akhbar.
Pour aller plus loin
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