La question semble paradoxale, mais elle traverse aujourd’hui les chancelleries du Levant : entre l’Iran et le Liban, qui protège qui ? Le quotidien libanais Al Akhbar, considéré comme proche du Hezbollah, soulève une interrogation qui touche au cœur de l’architecture stratégique tissée depuis quarante ans entre Téhéran et Beyrouth. Après la séquence ouverte par l’attaque du 7 octobre 2023, le conflit ouvert avec Israël et la décapitation partielle du commandement du Hezbollah à l’automne 2024, la nature même de cet axe régional est interrogée de l’intérieur.
Une alliance fondatrice remise en perspective
Depuis la création du Hezbollah au début des années 1980, la doctrine officielle veut que la République islamique d’Iran apporte un soutien politique, financier et militaire à un mouvement libanais érigé en première ligne de la dissuasion contre Israël. Cette lecture, longtemps consensuelle dans la sphère pro-iranienne, plaçait Téhéran en protecteur et le Hezbollah en bras avancé d’un dispositif régional plus vaste, parfois désigné comme l’axe de la résistance.
Or les douze derniers mois ont bousculé cette grille de lecture. La perte de cadres de premier plan, dont le secrétaire général Hassan Nasrallah tué lors d’une frappe israélienne fin septembre 2024, l’affaiblissement des canaux logistiques après la chute du régime de Bachar al-Assad en Syrie en décembre 2024, et la pression militaire continue sur le sud du Liban ont contraint à un réexamen lucide du rapport de forces. Le débat se déplace : la protection ne circule plus dans un seul sens.
Téhéran sous pression, Beyrouth en première ligne
La République islamique a elle-même été directement frappée. Les échanges de tirs avec Israël en avril et octobre 2024, puis la séquence militaire de juin 2025 marquée par l’implication directe des États-Unis, ont mis à nu la vulnérabilité du territoire iranien. Plusieurs sites stratégiques ont été visés, le programme nucléaire a subi des revers, et la dissuasion conventionnelle iranienne a été contestée dans son principe même.
Dans ce contexte, le rôle du Hezbollah comme avant-poste géographique au contact direct d’Israël prend une dimension nouvelle. L’organisation libanaise n’est plus seulement l’élément projeté d’une stratégie iranienne : elle devient un sas, un amortisseur qui absorbe une partie de la pression militaire qui, sans elle, se concentrerait davantage sur Téhéran. La protection s’inverse partiellement. L’allié libanais, malgré ses pertes, continue de fixer l’attention israélienne et américaine sur la scène levantine.
Un coût libanais de plus en plus lourd
Cette inversion ne va pas sans contreparties intérieures. La société libanaise paie un prix considérable : déplacements massifs dans le Sud et la Békaa, destructions d’infrastructures, paralysie économique aggravée d’une crise financière déjà sans précédent depuis 2019. La question posée par Al Akhbar résonne donc aussi comme une interpellation politique adressée au camp pro-iranien lui-même. Jusqu’où le Liban peut-il continuer à servir de glacis avancé sans voir sa cohésion nationale se déliter ?
L’élection de Joseph Aoun à la présidence libanaise en janvier 2025 et la formation d’un gouvernement conduit par Nawaf Salam ont ouvert une nouvelle phase. Les pressions internationales, notamment américaines et françaises, visent un désarmement progressif du Hezbollah au profit de l’armée régulière. Téhéran observe avec inquiétude un possible reflux de son influence à Beyrouth, alors même que ses leviers syriens se sont effondrés et que ses relais yéménites et irakiens sont eux aussi visés.
Une équation stratégique à reconfigurer
Pour les décideurs régionaux, la question soulevée n’a rien de rhétorique. Elle conditionne la lecture des prochains arbitrages : maintien ou révision de l’aide iranienne au Hezbollah, ampleur des concessions politiques acceptées par Beyrouth, marges de manœuvre laissées par Washington et Riyad. Les capitales du Golfe, qui suivent de près l’évolution du dossier nucléaire iranien, intègrent désormais la variable libanaise comme un indicateur avancé de la posture de Téhéran.
Reste une certitude : la symétrie ancienne, où l’Iran apparaissait comme l’unique protecteur d’un Hezbollah dépendant, ne reflète plus la réalité d’un théâtre où chaque acteur de l’axe encaisse les coups pour les autres. Selon Al Akhbar, la véritable question est désormais de savoir si cette protection croisée est soutenable politiquement et socialement pour le Liban.
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