PLFR 2026 : le Gabon coupe 72 milliards à l’agriculture

A close-up view of freshly harvested organic cassava roots, showcasing their textured skin.Photo : Daniel Dan / Pexels

Le Gabon affiche depuis plusieurs années une ambition assumée de souveraineté alimentaire et de réduction de sa dépendance aux importations. Le Projet de loi de finances rectificative (PLFR) 2026, désormais entre les mains de la Commission des finances de l’Assemblée nationale, prend pourtant une orientation difficilement compatible avec cet objectif. Les arbitrages opérés sur le budget agricole et sur les subventions à la farine importée révèlent une tension nette entre les déclarations politiques et la réalité comptable de l’État gabonais.

Une coupe budgétaire de 72 milliards qui interpelle

Selon les éléments du texte transmis aux députés, l’enveloppe consacrée à l’agriculture subit une amputation de 72 milliards de FCFA. La décision intervient dans un pays où le secteur primaire hors hydrocarbures et bois reste structurellement sous-dimensionné, malgré des terres arables abondantes et un potentiel agroclimatique reconnu. Le Gabon importe encore l’essentiel de son alimentation, situation que les autorités successives présentent comme une vulnérabilité stratégique à corriger.

Cette contraction des crédits affecte directement les leviers d’investissement public capables de soutenir les filières vivrières, l’élevage et la transformation locale. Elle survient alors que plusieurs programmes agricoles, lancés ces dernières années, peinent déjà à atteindre leur rythme de croisière faute de financements pérennes. La marge de manœuvre des opérateurs publics du secteur s’en trouve réduite, au moment précis où le pays affirme vouloir bâtir un appareil productif national.

La farine importée, une dépense qui progresse

À rebours de cette logique, le PLFR 2026 accroît de 4 milliards de FCFA les ressources affectées au soutien des importations de farine. La mesure vise à contenir le prix du pain sur le marché intérieur, denrée socialement sensible dont la stabilité conditionne la paix sociale dans les centres urbains. Libreville, Port-Gentil et les principales agglomérations gabonaises restent fortement dépendantes des chaînes d’approvisionnement extérieures pour cette matière première.

Le paradoxe est budgétaire avant d’être politique. L’État finance davantage le maintien d’un flux d’importation alors qu’il réduit les moyens destinés à faire émerger, à moyen terme, une production locale susceptible de substituer ces achats extérieurs. La farine de blé n’a certes pas vocation à être produite au Gabon, mais des alternatives existent autour du manioc, de la banane plantain ou d’autres tubercules, dont les filières attendent précisément l’appui public que le PLFR semble retirer.

Un arbitrage qui questionne la cohérence stratégique

L’équation soulève une question de cohérence pour les autorités de la transition. La souveraineté alimentaire, érigée en priorité dans plusieurs documents de politique publique depuis 2023, suppose un effort budgétaire continu sur la production nationale. Les choix opérés dans ce collectif budgétaire envoient un signal inverse aux investisseurs privés, qui scrutent l’engagement de l’État avant de s’engager dans des projets agricoles à cycle long.

Reste que la décision répond à une logique de court terme parfaitement identifiable. Maintenir un prix du pain accessible relève d’un impératif politique immédiat, particulièrement dans une phase de transition institutionnelle où la stabilité sociale constitue une variable cardinale. La subvention à la farine fonctionne comme un amortisseur, là où l’investissement agricole produit ses effets sur plusieurs années, voire une décennie. Ce différentiel de temporalité explique en grande partie l’arbitrage retenu.

La Commission des finances dispose désormais des marges nécessaires pour amender le texte, ou à tout le moins en clarifier la philosophie. Les débats parlementaires diront si les députés acceptent ce déséquilibre ou s’ils exigent un rééquilibrage en faveur de la production locale. À ce stade, le PLFR 2026 illustre surtout la difficulté chronique des États rentiers à réorienter leurs dépenses vers des secteurs productifs non extractifs, lorsque la pression sociale impose des réponses immédiates. Selon Gabon Review.

Pour aller plus loin

Cacao : un bloc africain bientôt maître de 75 % de l’offre mondiale · Sénégal : les exportations chutent, pétrole, gaz et or en repli · Le Gabon étudie une technologie canadienne de traçabilité fiscale

Actualité africaine

About the Author

Amina Ben Salem
Journaliste économique pour le Maghreb, Amina Ben Salem suit les économies algérienne, tunisienne et marocaine, ainsi que leurs liens avec l'Afrique subsaharienne. Elle analyse les politiques industrielles, la macroéconomie, les programmes de financement international et les partenariats énergétiques méditerranéens.

Be the first to comment on "PLFR 2026 : le Gabon coupe 72 milliards à l’agriculture"

Laisser un commentaire