Le rapprochement entre Le Caire et Téhéran connaît une nouvelle inflexion. Selon des évaluations émanant de cercles diplomatiques égyptiens, la récente signature d’un mémorandum d’entente entre les deux capitales conforte un choix stratégique assumé par la présidence Sissi : celui d’une ouverture mesurée mais réelle vers la République islamique d’Iran, après près d’un demi-siècle de relations rompues ou figées depuis la révolution de 1979 et la signature des accords de Camp David.
Cette inflexion s’inscrit dans une recomposition régionale accélérée par la guerre à Gaza, la reconfiguration des routes commerciales en mer Rouge et la pression économique croissante qui pèse sur l’économie égyptienne. Pour le pouvoir égyptien, longtemps aligné sur l’axe arabo-occidental hostile à Téhéran, le pragmatisme l’emporte désormais sur les réflexes hérités de la guerre froide régionale.
Un mémorandum d’entente qui acte un changement de doctrine
Le texte signé entre les deux pays demeure, dans ses contours connus, un instrument de coopération technique et diplomatique plutôt qu’une alliance stratégique formalisée. Mais sa portée symbolique est considérable. Des sources égyptiennes citées par la presse libanaise estiment qu’il vaut signal politique : Le Caire entend normaliser progressivement le canal de dialogue avec Téhéran, après les médiations successives de Bagdad, de Mascate et, plus récemment, de Riyad depuis l’accord sino-iranien de mars 2023.
Les évaluations égyptiennes que rapporte le quotidien libanais insistent sur un point : ce choix n’est pas dicté par un alignement idéologique, mais par une lecture froide des rapports de force. La fragilisation des soutiens financiers traditionnels du Golfe, la prudence américaine sous l’administration Trump et la nécessité de préserver la stabilité du Sinaï poussent l’appareil sécuritaire égyptien à diversifier ses interlocuteurs régionaux.
Le poids de Gaza et de la mer Rouge dans le calcul du Caire
La guerre menée à Gaza depuis octobre 2023 a profondément modifié la perception égyptienne de l’environnement régional. Le Caire, gardien historique du dossier palestinien, s’est retrouvé en première ligne face aux pressions israéliennes liées au corridor de Philadelphie et aux scénarios de déplacement forcé des Gazaouis vers le Sinaï. Dans ce contexte, le maintien d’un canal opérationnel avec Téhéran, principal soutien des factions armées palestiniennes, devient un instrument de gestion de crise plutôt qu’une concession idéologique.
L’autre déterminant tient à la mer Rouge. Les attaques des forces houthies contre le trafic maritime ont provoqué une chute estimée à plus de soixante pour cent des recettes du canal de Suez en 2024, soit un manque à gagner de plusieurs milliards de dollars pour une économie déjà sous perfusion du Fonds monétaire international. Pour Le Caire, dialoguer avec Téhéran, c’est aussi tenter d’influer indirectement sur Sanaa et de préserver l’une de ses principales sources de devises.
Une ouverture sous contraintes régionales et occidentales
Le rapprochement reste néanmoins balisé par plusieurs lignes rouges. L’Égypte n’entend pas rompre avec son partenariat stratégique avec Washington, ni avec les pays du Golfe qui demeurent les premiers bailleurs de fond du pays. Les estimations égyptiennes rapportées soulignent que toute avancée avec Téhéran sera calibrée pour ne pas compromettre les flux d’investissement émirati, saoudien et qatari, qui ont totalisé plusieurs dizaines de milliards de dollars depuis 2022.
Reste la question israélienne. Le traité de paix de 1979 demeure un pilier de la posture régionale du Caire, mais les frictions actuelles avec le cabinet Netanyahou, notamment autour de la frontière de Rafah et de l’aide humanitaire à Gaza, créent un espace inédit pour des gestes d’autonomie diplomatique. L’ouverture vers Téhéran s’inscrit dans cette marge de manœuvre, sans franchir le seuil d’une rupture avec l’architecture de sécurité héritée des accords de Camp David.
Concrètement, la prochaine étape sera scrutée du côté des échanges économiques bilatéraux, restés marginaux, et d’une éventuelle réouverture pleine des ambassades, gelée depuis 1980. Les diplomates égyptiens cités évoquent un calendrier prudent, conditionné par l’évolution du dossier nucléaire iranien et par le sort des négociations sur Gaza. Selon Al Akhbar, ce mémorandum constitue moins un aboutissement qu’un jalon dans une trajectoire de réajustement assumée par Le Caire.
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