Sénégal : la rupture Faye-Sonko fracture le campus de l’Ucad

Exterior view of Balme Library at University of Ghana with palm trees and a clear sky.Photo : Maxx Sas / Pexels

La rupture entre le président Bassirou Diomaye Faye et son désormais ex-Premier ministre Ousmane Sonko marque un tournant majeur de la vie politique sénégalaise. En écartant le 22 mai son plus proche compagnon de route, le chef de l’État a refermé le chapitre d’un attelage gouvernemental né dans l’euphorie de l’alternance de mars 2024. Cette décision, prise après des semaines de tensions de plus en plus visibles au sein du Pastef, redessine déjà l’équilibre des forces à Dakar et fragilise un récit présidentiel bâti sur l’unité du duo.

Une rupture qui clive le campus de l’Ucad

À l’université Cheikh-Anta-Diop, principal foyer estudiantin du pays et bastion traditionnel du vote Pastef, la décision présidentielle divise. Certains étudiants approuvent une clarification jugée nécessaire après des mois de cohabitation conflictuelle au sommet de l’exécutif. D’autres y voient une trahison, estimant qu’Ousmane Sonko incarnait l’élan populaire qui avait porté la coalition au pouvoir. Les discussions, parfois vives, traversent les amphithéâtres comme les espaces de restauration, signe que la dynamique militante qui s’était structurée autour du leader désormais évincé conserve une force d’attraction intacte.

Cette fracture intervient dans un campus historiquement politisé, où les mobilisations de 2021 à 2023 avaient profondément marqué la jeunesse sénégalaise. Plusieurs étudiants interrogés rappellent leur engagement de la première heure aux côtés du Pastef et expriment leur désarroi face à un divorce qu’ils n’avaient pas vu venir avec une telle brutalité. Pour eux, la légitimité électorale du président Faye reposait en grande partie sur l’alliance scellée avec celui qui ne pouvait alors se présenter en raison de ses démêlés judiciaires.

Un duo né de circonstances exceptionnelles

L’accession au pouvoir du tandem en mars 2024 s’était inscrite dans un contexte politique inédit. Empêché de concourir, Ousmane Sonko avait reporté sa candidature sur Bassirou Diomaye Faye, alors emprisonné comme lui, et libéré quelques jours seulement avant le scrutin. La victoire dès le premier tour avait scellé un pacte implicite de gouvernance partagée, formalisé par la nomination de Sonko à la primature. Ce schéma, présenté comme un binôme exécutif, a fonctionné durant plusieurs mois avant que les frictions sur le périmètre des prérogatives et la communication gouvernementale ne s’accumulent.

Les observateurs notent depuis l’automne dernier une autonomisation progressive du chef de l’État, soucieux d’imposer sa propre signature sur les dossiers économiques et diplomatiques. La gestion des relations avec les bailleurs internationaux, la renégociation des contrats miniers et gaziers, ainsi que le calendrier des réformes institutionnelles ont constitué autant de points de friction entre les deux hommes. La rupture du 22 mai apparaît dès lors comme l’aboutissement logique d’un éloignement amorcé depuis plusieurs mois.

Quelles conséquences pour la majorité présidentielle

L’éviction d’Ousmane Sonko pose désormais la question de la cohésion du Pastef, formation dont il demeure le président. Le mouvement, structuré autour de sa figure charismatique, pourrait connaître des recompositions internes susceptibles de fragiliser la majorité parlementaire issue des législatives anticipées de novembre 2024. Plusieurs cadres du parti se sont déjà publiquement rangés derrière l’ex-Premier ministre, laissant entrevoir l’hypothèse d’une scission ou, à tout le moins, d’une opposition frontale au sein même de l’ancien camp présidentiel.

Pour Bassirou Diomaye Faye, le défi consiste désormais à reconstituer une équipe gouvernementale capable de poursuivre l’agenda de souveraineté économique affiché depuis l’arrivée au pouvoir. La séquence ouverte le 22 mai impose au chef de l’État d’élargir son socle politique tout en évitant le piège d’une délégitimation portée par une base militante encore largement fidèle à son ancien allié. À l’Ucad comme dans les quartiers populaires de Dakar, la prochaine étape sera scrutée de près par une jeunesse qui a fait du vote utile de 2024 un investissement politique de long terme.

Selon RFI Afrique.

Pour aller plus loin

Sénégal : Pastef impose son tempo institutionnel à l’opposition · Sénégal : la démission de Ndiaye et l’éviction de Sonko rebattent les cartes · Sénégal : Sonko réintégré à l’Assemblée, un nouveau président élu

Actualité africaine

About the Author

Serge Kaboré
Journaliste politique, Serge Kaboré suit les trajectoires électorales et la gouvernance publique dans l'espace francophone ouest-africain. Ses analyses portent sur les alternances démocratiques, la réforme de l'État, les transitions militaires et les politiques publiques structurantes dans les domaines de l'éducation et de la santé.

Be the first to comment on "Sénégal : la rupture Faye-Sonko fracture le campus de l’Ucad"

Laisser un commentaire