Tunisie : la colère monte contre le trafic des rendez-vous de visa Schengen

Two blue Ukrainian passports placed on a white surface, close-up view.Photo : Borys Zaitsev / Pexels

Le marché parallèle des rendez-vous de visa s’enracine en Tunisie. Sur les réseaux sociaux et les messageries privées, des intermédiaires autoproclamés proposent, contre rémunération, de réserver des créneaux auprès des prestataires officiels mandatés par les consulats européens. Le phénomène concerne en premier lieu les visas Schengen, dont la demande explose depuis la sortie de la pandémie et la dégradation du climat économique en Tunisie. Pour de nombreux candidats, l’accès à un simple rendez-vous est devenu un parcours d’obstacles, parfois plus coûteux que les frais de dossier eux-mêmes.

Un trafic de créneaux qui exaspère les candidats au visa Schengen

Le mécanisme est désormais bien rodé. Des opérateurs occultes utilisent des outils automatisés pour rafler en quelques secondes les créneaux libérés par les plateformes en ligne des sociétés de service comme TLScontact ou VFS Global. Les rendez-vous, théoriquement gratuits ou inclus dans les frais consulaires, sont ensuite revendus à des montants qui peuvent atteindre plusieurs centaines de dinars. Pour un salaire moyen tunisien qui dépasse rarement 1 200 dinars mensuels, la facture est considérable, surtout lorsqu’elle s’ajoute aux frais de visa, aux justificatifs financiers et aux assurances exigées.

La frustration est d’autant plus vive que la procédure formelle elle-même est jugée opaque. Les demandeurs décrivent des plateformes qui affichent en permanence le message « aucun créneau disponible », alors que les revendeurs informels assurent, eux, pouvoir débloquer un rendez-vous sous 48 heures. Cette asymétrie nourrit le soupçon d’une porosité entre certains agents internes et les réseaux de revente, sans qu’aucune enquête publique n’ait à ce jour permis de l’établir formellement.

Les associations de consommateurs montent au créneau

Plusieurs organisations tunisiennes de défense des consommateurs ont publiquement dénoncé cette dérive. Elles réclament l’ouverture d’enquêtes judiciaires, l’audit des plateformes de prise de rendez-vous et la mise en place de mécanismes de plainte effectifs auprès des consulats. Pour ces structures, la situation relève à la fois de l’escroquerie organisée et d’une défaillance de la régulation, dans un secteur où les prestataires privés agissent par délégation des États membres de l’Union européenne sans véritable contrôle local.

La question dépasse la simple consommation. Elle touche à la liberté de circulation et à l’image que l’Europe renvoie en Tunisie, à un moment où Bruxelles et Tunis tentent de stabiliser un partenariat migratoire tendu depuis le mémorandum signé à l’été 2023. Le contraste entre les discours sur la mobilité encadrée et la réalité d’un accès payant et informel aux rendez-vous alimente un ressentiment qui dépasse les classes moyennes, premières concernées par les voyages d’affaires, médicaux ou familiaux.

Un symptôme des tensions migratoires entre Tunis et l’Europe

La pression sur les rendez-vous reflète aussi la sélectivité accrue des consulats. Les taux de refus de visas Schengen pour les ressortissants tunisiens se sont nettement alourdis ces dernières années, dépassant désormais 25 % pour plusieurs représentations, contre une moyenne d’environ 15 % avant la crise sanitaire. Cette restriction nourrit un effet d’embouteillage qui profite mécaniquement aux intermédiaires : moins il y a de créneaux, plus la valeur de revente augmente.

Dans le même temps, la jeunesse tunisienne, confrontée à un chômage structurel supérieur à 16 % et à une inflation qui érode le pouvoir d’achat, perçoit la mobilité européenne comme un horizon presque inaccessible. Le trafic de rendez-vous devient le symbole tangible d’un système où l’argent prime sur l’égalité de traitement, renforçant un sentiment d’humiliation administrative déjà documenté par les sociologues du fait migratoire au Maghreb.

Reste à savoir si les chancelleries européennes mises en cause prendront la mesure du problème. Quelques consulats ont commencé à durcir les conditions de réservation, en exigeant par exemple une vérification par numéro de passeport unique, mais ces ajustements demeurent ponctuels. Sans réforme structurelle des plateformes de prise de rendez-vous, le marché gris continuera de prospérer, au détriment de la relation de confiance entre Tunis et ses partenaires européens. Selon Le Monde Afrique, la pression des associations et la médiatisation du phénomène pourraient toutefois forcer une réponse coordonnée dans les prochains mois.

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Léa Mbongo
Reporter société, Léa Mbongo s'intéresse aux enjeux agricoles, environnementaux et de santé publique en Afrique francophone. Elle a couvert les crises climatiques du Sahel, les politiques de sécurité alimentaire et l'émergence des filières agroalimentaires locales. Ses reportages donnent la parole aux acteurs de terrain.

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