Varoufakis appelle à une révolution contre les seigneurs du cloud

Close-up of server racks in a data center highlighting modern technology infrastructure.Photo : panumas nikhomkhai / Pexels

Yanis Varoufakis remet le couvert. L’ancien ministre grec des Finances, devenu l’une des voix les plus écoutées de la gauche radicale européenne, signe un nouveau plaidoyer contre ce qu’il qualifie de « technoféodalisme ». Sa thèse, déjà popularisée dans son ouvrage Technofeudalism: What Killed Capitalism, franchit cette fois la rive sud de la Méditerranée à travers la presse libanaise. L’économiste y appelle à déclarer une « révolution » contre les « seigneurs du cloud », expression qui désigne le cercle restreint de propriétaires d’infrastructures numériques mondiales.

Une mutation du capitalisme vers la rente numérique

Le diagnostic posé par Varoufakis tranche avec l’analyse marxiste traditionnelle. Pour l’ancien parlementaire d’Athènes, le capitalisme tel que décrit par Adam Smith et Karl Marx serait déjà mort, étouffé par une nouvelle forme d’extraction de valeur. Les profits issus de la production et de la concurrence auraient cédé la place à une rente prélevée sur les plateformes numériques, comparable selon lui aux redevances seigneuriales du Moyen Âge. Amazon, Google, Meta, Microsoft ou encore Apple constitueraient les fiefs contemporains de ce nouvel ordre.

L’économiste insiste sur un basculement structurel. Les marchés, qui constituaient le cœur battant du capitalisme, auraient été remplacés par des « territoires algorithmiques » privés. Sur ces espaces fermés, l’utilisateur ne consomme plus librement : il évolue dans un environnement façonné par des architectures de captation, où chaque clic alimente une mécanique d’enrichissement asymétrique. La donnée personnelle devient le tribut versé au seigneur du cloud.

Une grille de lecture utile pour le Sud global

L’argumentaire de Varoufakis trouve une résonance particulière dans les capitales du Sud, où la dépendance aux infrastructures numériques occidentales et chinoises alimente déjà un débat sur la souveraineté technologique. De Rabat à Beyrouth, en passant par Dakar et Le Caire, les exécutifs nationaux sont confrontés à la même équation : comment développer une économie numérique sans céder l’intégralité de la valeur captée aux hyperscalers étrangers. La fiscalité du numérique, encore balbutiante dans la plupart des pays arabes et africains francophones, illustre cette difficulté à imposer une rente largement immatérielle et délocalisable.

L’économiste grec rappelle que la concentration des centres de données entre quelques opérateurs nord-américains et chinois prive la majorité des États d’un levier essentiel de politique industrielle. Les coûts de bande passante, les conditions d’accès aux interfaces de programmation et la dépendance aux solutions d’intelligence artificielle générative renforcent ce déséquilibre. Pour Varoufakis, aucun rééquilibrage n’est envisageable sans une rupture politique frontale avec le modèle actuel.

L’appel à une mobilisation transnationale

La tribune ne se contente pas d’un constat. Elle esquisse les contours d’un programme politique : socialisation partielle des plateformes, propriété collective des algorithmes, démocratisation de la gouvernance des données et instauration d’un revenu universel financé par la taxation des rentes numériques. Varoufakis défend également l’idée d’un cloud public européen, prolongement de sa croisade contre l’austérité budgétaire menée durant la crise grecque de 2015. Le mouvement DiEM25, qu’il a cofondé, sert de véhicule politique à ces propositions.

La réception arabe de ces thèses n’est pas anodine. La presse de gauche du monde arabe, dont Al Akhbar constitue l’un des principaux relais à Beyrouth, voit dans le technoféodalisme une grille de lecture renouvelée des inégalités Nord-Sud. La domination numérique se superpose, dans cette perspective, aux héritages coloniaux et aux dépendances financières maintenues depuis les indépendances. La question n’est plus seulement économique : elle devient civilisationnelle.

Reste à mesurer la portée concrète d’un tel appel. Aucun gouvernement, en Europe comme dans le monde arabe, n’a jusqu’ici endossé un programme aussi radical. Les régulations actuelles, à l’image du Digital Markets Act européen, demeurent loin des préconisations de l’économiste. Mais la diffusion de son vocabulaire jusque dans les colonnes de la presse beyrouthine témoigne d’un glissement intellectuel qu’il serait imprudent de sous-estimer. Selon Al Akhbar.

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About the Author

Prosper Mbouma
Journaliste économique spécialisé dans les télécommunications et la souveraineté numérique. Ancien correspondant pour plusieurs publications panafricaines, Prosper Mbouma suit depuis une décennie les stratégies des opérateurs mobiles, les politiques spectrales et l'infrastructure numérique de l'Afrique francophone. Il analyse régulièrement les implications géopolitiques de la 5G et des câbles sous-marins.

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