La perspective d’une monnaie unique au sein de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) reste suspendue à un préalable politique que les quinze États membres ne sont pas en mesure de réunir. Tel est le constat posé par l’économiste togolais Kako Nubukpo, commissaire chargé de l’agriculture, des ressources en eau et de l’environnement à l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Pour l’ancien ministre de la Prospective du Togo, l’ECO, ce projet de monnaie régionale discuté depuis près de trois décennies, demeure captif d’un déficit de volonté partagée entre les capitales ouest-africaines.
Un chantier monétaire freiné par le déficit de consensus
Le diagnostic de Kako Nubukpo tranche avec l’optimisme affiché à plusieurs reprises par les chefs d’État de la région. Selon l’économiste, aucune union monétaire crédible ne peut émerger sans une convergence préalable des visions politiques, budgétaires et institutionnelles. Or les critères de convergence fixés par la CEDEAO, qu’il s’agisse du plafond de déficit public, du niveau d’endettement ou de l’inflation, continuent d’être enfreints par la plupart des États candidats. L’écart structurel entre les économies nigériane, ghanéenne et celles de la zone franc complique mécaniquement toute harmonisation.
À cette dispersion macroéconomique s’ajoute une donnée plus récente : le retrait annoncé du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO, officialisé en 2024, puis la constitution de l’Alliance des États du Sahel (AES). Cette recomposition fragilise la cohérence du bloc ouest-africain et déplace le centre de gravité des discussions monétaires. Difficile, dans ces conditions, d’imaginer un calendrier opérationnel pour l’ECO, maintes fois reporté depuis sa première échéance de 2003.
La souveraineté monétaire, un débat qui dépasse l’ECO
Kako Nubukpo s’est imposé depuis plus d’une décennie comme l’une des voix critiques les plus écoutées sur l’architecture monétaire héritée de la période coloniale. Ses travaux sur le franc CFA, puis sur la réforme qui devait aboutir à l’ECO dans sa première mouture annoncée fin 2019 par Alassane Ouattara et Emmanuel Macron, ont nourri une controverse publique majeure. L’économiste y voyait un rebranding plutôt qu’une rupture, dès lors que la parité fixe avec l’euro et la centralisation d’une partie des réserves étaient maintenues.
Le commissaire de l’UEMOA plaide pour une approche graduelle, adossée à des politiques industrielles communes et à un véritable budget régional. Sans projet économique partagé, estime-t-il, une monnaie commune ne serait qu’une coquille technique exposée aux chocs asymétriques. Le précédent de la zone euro, confrontée à ses propres limites lors de la crise des dettes souveraines, nourrit cette prudence. La question du prêteur en dernier ressort, du mécanisme de solidarité entre économies hétérogènes et du régime de change applicable reste à trancher.
Un calendrier politique peu favorable aux grands sauts institutionnels
Le contexte régional n’invite guère à l’audace monétaire. Entre les transitions militaires au Sahel, les tensions autour des processus électoraux dans plusieurs capitales et la montée du sentiment souverainiste, l’agenda d’intégration passe au second plan. Les chefs d’État de la CEDEAO ont certes réaffirmé en 2024 leur attachement au projet ECO, en évoquant une mise en œuvre à l’horizon 2027. Mais les engagements répétés contrastent avec la lenteur des travaux techniques et l’absence d’instrument de coordination budgétaire opérationnel.
Reste que l’ouverture d’un débat public sur la souveraineté monétaire a produit des effets tangibles. La réforme du franc CFA en Afrique de l’Ouest, actée en 2019 sans encore pleinement entrer en vigueur, en est l’une des traductions. Les banques centrales de la sous-région travaillent par ailleurs à l’interopérabilité des systèmes de paiement, un chantier moins spectaculaire mais plus immédiatement utile aux économies et aux populations. Pour Kako Nubukpo, c’est sur ce terrain concret, davantage que sur les grands symboles, que se construira la crédibilité d’une future monnaie régionale.
La position exprimée par le commissaire de l’UEMOA replace ainsi le projet ECO dans une temporalité longue, loin des annonces solennelles et des échéances politiques. Selon Financial Afrik, l’économiste togolais considère que les conditions d’un véritable saut monétaire ouest-africain ne sont pas réunies à ce stade.
Pour aller plus loin
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