Nexttel : Viettel inscrit 202 milliards FCFA de provisions sur sa filiale camerounaise

A dramatic monochrome image of a cell tower against a cloudy sky, emphasizing telecommunication infrastructure.Photo : Sonny Sixteen / Pexels

Le dossier Nexttel a cessé d’être une simple affaire camerounaise. Il figure désormais, noir sur blanc, dans les comptes semestriels de Viettel Global Investment, bras africain et international du groupe public vietnamien Viettel, arrêtés au 30 juin 2026. L’actionnaire à 70 % de l’opérateur camerounais y maintient un encours global d’environ 9 050 milliards de dongs, soit près de 202 milliards de FCFA, réparti entre une créance commerciale de 104 milliards et un prêt de 98 milliards. L’essentiel de ces montants était déjà déprécié à fin 2025 : il ne s’agit donc pas d’une nouvelle charge, mais d’un verrou comptable qui enregistre durablement la défiance du groupe envers sa propre filiale.

Une participation réduite à sa valeur symbolique

L’ampleur du décrochage se mesure à un détail : la participation financière de Viettel Global dans Viettel Cameroon, propriétaire de la marque Nexttel, n’est plus inscrite au bilan que pour 583,66 millions de dongs, montant lui-même entièrement provisionné. Autrement dit, la maison mère vietnamienne considère la valeur économique de ses 70 % comme nulle dans ses livres, tout en continuant à revendiquer juridiquement ce contrôle. La créance commerciale est dépréciée à 99,9 %, le prêt à 100 %, et certains intérêts et pénalités de retard ne sont même plus comptabilisés, faute de perspective de recouvrement.

À cette exposition directe s’ajoute un risque bancaire. Viettel Global a garanti plusieurs emprunts contractés par Nexttel auprès de la BICEC, de Société Générale Cameroun et d’Ecobank. L’encours couvert au 30 juin 2026 avoisine 9,32 milliards de FCFA, et un passif de 321 milliards de dongs, environ 7,2 milliards de FCFA, a été inscrit au titre des obligations susceptibles d’être appelées. L’opérateur vietnamien reconnaît ainsi qu’il pourrait devoir se substituer à sa filiale pour éponger une partie des dettes contractées à Douala et à Yaoundé.

Hanoï, les auditeurs et la Bourse

Le dossier a franchi depuis plusieurs mois le périmètre de la gestion opérationnelle pour s’inviter dans la relation du groupe avec son régulateur boursier. Deloitte Vietnam, auditeur de Viettel Global, a assorti d’une réserve son opinion sur les comptes 2025 ainsi que son examen limité du premier semestre 2026, en raison de l’impossibilité de consolider Viettel Cameroon. Les comptes de la filiale ne parviennent plus à l’actionnaire majoritaire depuis le 1er novembre 2018, soit près de huit années consécutives sans états financiers remontés à Hanoï.

La Bourse de Hanoï en a tiré les conséquences. Par une décision du 7 avril 2026, elle a maintenu l’action Viettel Global sous le régime de l’avertissement, prévu lorsque les auditeurs émettent une réserve sur au moins trois exercices consécutifs. La cotation n’est pas suspendue, mais le signal adressé au marché est clair. Dans un courrier daté du 21 avril 2026, le groupe a expliqué à la place vietnamienne que l’absence d’information financière découlait directement de ses différends avec le partenaire local camerounais. C’est à notre connaissance la première fois qu’un conflit actionnarial africain pèse aussi explicitement sur la discipline de marché d’un opérateur télécoms coté à Hanoï.

Un pari africain qui remonte à 2014

Lancé commercialement en 2014, Nexttel s’était imposé comme le troisième opérateur mobile camerounais, derrière MTN Cameroon et Orange Cameroun, grâce à une licence 3G exclusive à son démarrage et à une politique tarifaire agressive dans les zones rurales du Nord et de l’Extrême-Nord. Le montage capitalistique associait Viettel, premier investisseur télécoms vietnamien à l’étranger, à l’homme d’affaires camerounais Baba Ahmadou Danpullo, actionnaire à 30 % et figure majeure du capitalisme national. Dès 2018, la gouvernance de la coentreprise s’est fissurée, jusqu’à priver l’associé majoritaire de tout accès aux comptes.

Le précédent n’est pas isolé sur le continent. En Guinée équatoriale, en Éthiopie ou plus récemment au Soudan, plusieurs opérateurs asiatiques et moyen-orientaux ont découvert la difficulté de faire valoir leurs droits d’actionnaire majoritaire face à un partenaire local adossé au pouvoir politique. Ce qui distingue le cas camerounais, c’est l’escalade institutionnelle. Selon des informations publiées par Africa Intelligence, Tao Duc Thang, dirigeant de la maison mère Viettel, a adressé le 25 août 2026 une lettre au président Paul Biya, sollicitant la protection des investissements vietnamiens et le maintien de la participation de 70 %.

Pour les autorités camerounaises, le dossier dépasse largement Nexttel. Il engage la crédibilité du cadre d’investissement, à l’heure où Yaoundé courtise les capitaux asiatiques pour ses infrastructures numériques et énergétiques. Pour Hanoï, il s’agit du premier véritable test de la doctrine d’internationalisation du groupe Viettel, présent dans une dizaine de pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. L’issue du bras de fer dira si, au-delà du traitement comptable, les 70 % détenus sur le papier conservent une quelconque réalité économique.

Pour aller plus loin

MTN Cameroon dégage 68 milliards FCFA de bénéfice en 2025 · MTN Cameroon : les fonds bloqués par la justice chutent à 2,34 milliards · Fibre optique : Alger rejoint le club mondial des capitales gigabits

Actualité africaine

About the Author

Prosper Mbouma
Journaliste économique spécialisé dans les télécommunications et la souveraineté numérique. Ancien correspondant pour plusieurs publications panafricaines, Prosper Mbouma suit depuis une décennie les stratégies des opérateurs mobiles, les politiques spectrales et l'infrastructure numérique de l'Afrique francophone. Il analyse régulièrement les implications géopolitiques de la 5G et des câbles sous-marins.

Be the first to comment on "Nexttel : Viettel inscrit 202 milliards FCFA de provisions sur sa filiale camerounaise"

Laisser un commentaire