La Côte d’Ivoire est devenue le premier État de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) à brancher son Trésor public sur la Plateforme interopérable du système de paiement instantané, dite PI-SPI. Mise en service par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) le 30 septembre 2025, cette infrastructure doit, à terme, acheminer en temps réel les flux budgétaires des huit Trésors nationaux de la zone. Pour l’heure, Abidjan est seul à y faire transiter des paiements de masse réguliers : salaires des agents publics, bourses étudiantes, subventions, mais aussi recouvrement d’impôts et de taxes.
Un raccordement budgétaire qui redessine la chaîne de la dépense publique
L’intégration d’un Trésor national à la PI-SPI ne relève pas d’un simple ajustement technique. Elle modifie en profondeur la mécanique de la dépense publique, en substituant au traitement par lots, souvent étalé sur plusieurs jours ouvrés, un règlement unitaire et immédiat, quel que soit l’établissement bancaire du bénéficiaire. Pour un ministère des Finances, cela signifie un pilotage plus fin de la trésorerie quotidienne et, potentiellement, une compression des délais de règlement des fournisseurs de l’État, point noir récurrent des administrations ouest-africaines.
Le choix du Trésor ivoirien comme site de première mise en production n’est pas anodin. L’économie ivoirienne pèse près de 40 % du produit intérieur brut cumulé de l’UEMOA, selon les ordres de grandeur publiés chaque année par la BCEAO, et concentre une part significative de la masse salariale publique de la zone. En rodant la plateforme sur un volume de flux conséquent, la banque centrale teste la robustesse du dispositif avant son élargissement aux sept autres Trésors : Bénin, Burkina Faso, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo.
PI-SPI dans l’écosystème des paiements régionaux
Le nouveau rail de paiement ne surgit pas dans un vide. L’UEMOA dispose déjà de trois infrastructures majeures opérées depuis Dakar : STAR-UEMOA pour les règlements de gros montants, SICA-UEMOA pour la compensation automatisée des opérations de détail, et le GIM-UEMOA pour l’interopérabilité monétique. La PI-SPI vient compléter ce socle en ajoutant la brique du virement instantané, standard devenu incontournable depuis le déploiement de PIX au Brésil en 2020 et d’UPI en Inde, qui a franchi la barre des 100 milliards de transactions annuelles en 2023. Dans l’espace continental africain, le Ghana avec GhIPSS Instant Pay et le Nigeria avec NIP ont tracé la voie dès le milieu des années 2010.
Pour la BCEAO, l’enjeu dépasse la seule modernisation d’un canal de règlement. Le paiement instantané constitue l’ossature technique sur laquelle doivent se greffer les services financiers numériques destinés aux populations non bancarisées, dont la part reste élevée dans la zone : la Banque mondiale, dans son Global Findex 2021, évalue à moins de 50 % le taux de détention d’un compte formel chez les adultes en Afrique subsaharienne, avec des écarts marqués entre pays côtiers et sahéliens.
Un calendrier régional sous contrainte politique
Reste la question du rythme. Si la Côte d’Ivoire a franchi la première les exigences techniques fixées par l’institut d’émission, les sept autres Trésors avancent à des cadences hétérogènes, tributaires de la maturité de leurs systèmes d’information budgétaire et comptable. Les Trésors du Mali, du Burkina Faso et du Niger composent par ailleurs avec un contexte sécuritaire et institutionnel singulier depuis leur retrait annoncé de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), même si leur maintien dans l’UEMOA préserve, à ce stade, leur accès aux infrastructures de la banque centrale.
Concrètement, l’extension du dispositif à l’ensemble des États membres conditionnera la portée réelle de la réforme. Un paiement instantané cantonné à une poignée d’administrations resterait un progrès marginal ; généralisé, il deviendrait un levier de convergence budgétaire, en harmonisant les circuits de la dépense et les standards de traçabilité à l’échelle des huit économies. Les prochains trimestres diront si la BCEAO parvient à transformer un succès national en norme régionale, et si les Trésors publics sauront exploiter le temps réel non seulement pour payer plus vite, mais aussi pour arbitrer autrement leur trésorerie.
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