À Dakar, les commissions d’enquête parlementaires voulues par Pastef cristallisent une partie du débat public depuis plusieurs semaines. Portées par la majorité issue des législatives de novembre 2024, elles doivent passer au crible la gestion d’anciens responsables du régime de Macky Sall, au pouvoir de 2012 à 2024. Pour le journaliste et analyste politique Ibrahima Bakhoum, l’exercice relève d’une prérogative constitutionnelle incontestable, mais sa chorégraphie publique soulève une question politique de fond : jusqu’où un parti au pouvoir peut-il instrumentaliser le Parlement sans se brûler les doigts ?
Un outil parlementaire légitime, un usage politiquement sensible
Le pouvoir de contrôle de l’Assemblée nationale sur l’action gouvernementale et l’usage des deniers publics n’est contesté par personne. Il figure dans la Constitution de 2001 et dans le règlement intérieur de la chambre, qui autorise la création de commissions d’enquête aux prérogatives étendues : convocation sous serment, accès aux documents administratifs, publicité partielle des travaux. L’arsenal existe donc bien avant l’arrivée de Pastef aux responsabilités en mars 2024.
Ce qui change, selon Ibrahima Bakhoum, c’est l’ambiance qui entoure les auditions. « Pastef wants to be transparent, but at the same time gives the impression of settling scores », estime-t-il dans un entretien accordé à Walfadjri. L’analyste souligne un déséquilibre entre la vocation déclarée de transparence et la perception, dans l’opinion, d’un règlement de dossiers politiques anciens. Le risque est double : abîmer la présomption d’innocence des personnes convoquées avant toute décision de justice, et affaiblir la portée probatoire des travaux parlementaires si ceux-ci sont perçus comme un théâtre partisan.
Le constat est d’autant plus pointu que les procédures judiciaires ouvertes depuis l’alternance n’ont, pour l’heure, pas débouché sur les condamnations spectaculaires que certains militants du parti d’Ousmane Sonko attendaient. L’activité parlementaire vient alors compenser, sur le terrain narratif, ce que la justice tarde à livrer sur le terrain judiciaire.
Le piège des ralliements à Kiraay
Le second avertissement d’Ibrahima Bakhoum touche à la géographie politique née de l’alternance. Depuis la victoire de Bassirou Diomaye Faye à la présidentielle du 24 mars 2024, remportée dès le premier tour avec plus de 54 % des voix, plusieurs cadres de l’Alliance pour la République (APR) ont rejoint la mouvance présidentielle réunie sous la bannière Kiraay. Or ces ralliés viennent précisément des cercles de décision dont les commissions veulent examiner la gestion.
« Those who defect to Kiraay don’t have clean hands », tranche l’analyste. L’avertissement est frontal : à force de viser les anciens du système Sall, Pastef risque mécaniquement de toucher des personnalités désormais proches du chef de l’État. L’auditoire parlementaire pourrait alors devenir le lieu d’une ambiguïté embarrassante pour le palais, obligé de défendre d’anciens adversaires devenus alliés, ou de laisser faire au prix d’un désaveu implicite.
Un précédent régional qui invite à la prudence
L’histoire récente d’Afrique de l’Ouest offre des points de comparaison utiles. Au Mali, les commissions d’enquête lancées après la chute d’Amadou Toumani Touré en 2012 ont peiné à transformer les auditions en condamnations durables, faute d’articulation solide avec la justice. Au Bénin, les investigations parlementaires sur les régimes antérieurs ont également montré leurs limites quand elles ont été perçues comme un instrument de la majorité. Le Sénégal, qui jouit depuis l’indépendance d’une tradition parlementaire parmi les plus structurées du continent, dispose d’un cadre institutionnel plus abouti, mais les mêmes écueils guettent.
À cela s’ajoute une donnée économique : les travaux portent sur la gestion d’un État dont la dette publique dépassait 83 % du produit intérieur brut fin 2023, selon les données du Fonds monétaire international, et dont les comptes font l’objet d’une revalorisation depuis l’audit publié en septembre 2024 par la Cour des comptes. L’enjeu dépasse donc la seule confrontation politique : il engage la crédibilité budgétaire du pays auprès des bailleurs et des marchés obligataires régionaux.
Une ligne de crête pour Pastef
Pour Ibrahima Bakhoum, « it is the staging […] of these hearings that raises questions ». La formule résume le dilemme du parti au pouvoir : trop de publicité tue la rigueur de l’enquête, trop de discrétion nourrit le soupçon d’arrangements. Reste à voir si les commissions parviendront à produire des rapports suffisamment solides pour alimenter le travail des juges, sans transformer l’hémicycle en tribune de campagne permanente. L’équilibre entre rigueur procédurale et récit politique conditionnera la portée durable de l’opération.
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