La restructuration de la dette sénégalaise entre dans une phase de confrontation ouverte. Un groupe de créanciers privés détenant 2,2 milliards de dollars d’eurobonds souverains du Sénégal, soit un peu plus de 42 % de l’encours obligataire international de l’État, a formalisé son opposition à toute décote sur le principal. Cette prise de position, transmise par courrier au gouvernement sénégalais, constitue la première réponse coordonnée du marché à la demande des autorités de connaître les « lignes rouges » des investisseurs.
Un comité structuré selon les standards des restructurations africaines récentes
Le choix des conseils en dit long sur l’ambition des créanciers. Alvarez & Marsal, retenu comme conseiller financier, et le cabinet White & Case, chargé de la représentation juridique, forment un tandem éprouvé sur les dossiers souverains africains. White & Case a notamment accompagné des comités de porteurs d’obligations lors des restructurations zambienne et ghanéenne engagées à partir de 2020 et 2022 sous le Cadre commun du G20. Ces deux précédents ont duré respectivement près de trois ans et plus de dix-huit mois avant d’aboutir à un accord, et se sont soldés par des décotes effectives une fois intégrée la réduction des coupons et l’allongement des maturités.
La mobilisation d’un tel attelage avant même l’annonce formelle d’un programme avec le Fonds monétaire international (FMI) traduit une anticipation stratégique. Les créanciers veulent fixer leur position avant que les paramètres macroéconomiques du programme, notamment l’analyse de soutenabilité de la dette, ne viennent justifier une participation plus lourde du secteur privé. Cette séquence est l’inverse de celle qui a prévalu en Zambie, où le comité s’était constitué après l’ouverture des discussions avec Washington.
Dakar sous la double pression du calendrier budgétaire et de la défiance des marchés
Le gouvernement sénégalais a affiché l’objectif d’obtenir des accords de principe dès décembre, à peine deux mois après la première réunion technique tenue le 6 octobre 2025 avec les porteurs d’obligations. Ce calendrier paraît ambitieux au regard des standards observés sur le continent. À titre de comparaison, le Ghana avait mis près de deux ans entre le défaut de décembre 2022 et l’accord définitif avec les créanciers obligataires d’octobre 2024.
La pression interne est pourtant réelle. Le projet de loi de finances rectificative pour 2026 a été transmis à l’Assemblée nationale le 18 septembre 2025, et le projet de budget 2027 est déjà finalisé. Ces textes doivent intégrer les hypothèses d’un traitement de la dette dont les contours restent incertains. Depuis la révélation, après l’arrivée au pouvoir du tandem Diomaye Faye-Ousmane Sonko en avril 2024, d’un dérapage budgétaire et d’engagements non comptabilisés hérités de la précédente administration, la trajectoire des finances publiques sénégalaises a été profondément révisée. Les trois grandes agences de notation ont dégradé la signature souveraine à plusieurs reprises depuis l’été 2024, plaçant le pays en catégorie fortement spéculative.
Le refus de la décote, pivot d’une négociation à plusieurs étages
Refuser toute amputation du principal ne signifie pas refuser tout effort. L’expérience ghanéenne et zambienne montre que la créativité financière des conseils spécialisés se déploie plutôt sur l’allongement des maturités, la réduction des coupons, l’introduction d’instruments contingents indexés sur la croissance ou les exportations d’hydrocarbures, et parfois sur une capitalisation partielle des intérêts. Pour un pays devenu producteur de pétrole et de gaz avec le démarrage de Sangomar en 2024 et le projet GTA à la frontière mauritanienne, de tels mécanismes offrent une porte de sortie plausible.
Reste la question de la cohérence avec les autres catégories de créanciers. Sur les 5,2 milliards de dollars d’eurobonds en circulation, le solde non représenté par le comité, environ 3 milliards, pourrait rejoindre les discussions ou négocier séparément. S’y ajoutent les créanciers bilatéraux, dont la Chine, premier prêteur bilatéral du Sénégal selon les données publiées par la Banque mondiale, et les institutions multilatérales dont les créances échappent par principe à toute restructuration. L’équation que doit résoudre le ministère sénégalais des Finances consiste à obtenir du secteur privé un effort comparable à celui qui pourrait être exigé des bailleurs publics, sous la supervision implicite du FMI.
À court terme, la crédibilité de la stratégie gouvernementale se jouera sur sa capacité à transformer un dialogue encore embryonnaire en feuille de route datée, assortie d’hypothèses financières partagées. Faute de quoi, l’objectif d’un accord de principe en décembre risque de glisser vers le premier semestre 2026, avec un coût politique et financier croissant.
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