La dette du Sénégal revient au premier plan des discussions entre Dakar et le Fonds monétaire international (FMI). À l’occasion des Réunions annuelles de l’institution, la directrice générale, Kristalina Georgieva, a affiché sa volonté de débloquer un dossier qui bloque, de fait, l’ensemble des financements multilatéraux promis au gouvernement sénégalais. « Il nous faut lever l’obstacle de la dette », a-t-elle résumé, selon des propos recueillis en marge des travaux. La formule, laconique, vaut engagement politique de la patronne du Fonds.
Un dossier gelé depuis la révélation des irrégularités comptables
Le contentieux entre Dakar et le FMI n’est pas nouveau. Depuis l’arrivée au pouvoir du tandem Bassirou Diomaye Faye – Ousmane Sonko au printemps 2024, un audit des finances publiques a mis au jour un écart significatif entre les chiffres transmis par l’ancienne administration et la réalité des engagements de l’État. La Cour des comptes sénégalaise a confirmé début 2025 une révision à la hausse de l’endettement public, qui dépasserait désormais les 100 % du produit intérieur brut, contre un peu plus de 70 % officiellement affichés auparavant.
Ces révélations ont conduit à la suspension de fait du programme conclu en 2023, doté d’environ 1,8 milliard de dollars sur trois ans au titre de la Facilité élargie de crédit et du Mécanisme élargi de crédit. Depuis, aucune nouvelle tranche n’a été décaissée, et les discussions techniques entre les équipes du Fonds et le ministère sénégalais de l’Économie ont porté sur le traitement à réserver aux montants versés sur la base de données qui se sont ensuite révélées inexactes. Un « misreporting », dans la terminologie du Fonds, qui ouvre statutairement la voie à des remboursements ou à des dérogations spécifiques.
Ce que signifie, concrètement, « lever l’obstacle »
Derrière la formule employée par Kristalina Georgieva, plusieurs scénarios techniques coexistent. Le premier passe par l’octroi d’une dérogation du conseil d’administration du FMI, qui permettrait au Sénégal de ne pas rembourser les sommes déjà décaissées malgré le défaut de communication. Cette option, utilisée dans quelques précédents, suppose la mise en œuvre de mesures correctrices crédibles et un engagement politique de haut niveau, exactement ce que la directrice générale paraît vouloir sécuriser.
Le deuxième scénario consiste à ouvrir la négociation d’un nouveau programme, calibré sur la trajectoire budgétaire assainie présentée par le gouvernement de Dakar. Le Premier ministre Ousmane Sonko a présenté en 2025 un plan de redressement bâti autour d’une réduction du déficit, de la fin de subventions jugées coûteuses et d’une relance des recettes fiscales, notamment dans les hydrocarbures avec l’entrée en production du champ de Sangomar et, à terme, du projet gazier Grand Tortue Ahmeyim partagé avec la Mauritanie.
Reste la question d’une restructuration proprement dite, évoquée par certains analystes de marché mais que les autorités sénégalaises ont jusqu’ici écartée publiquement. Un passage par le Cadre commun du G20, utilisé par la Zambie, le Tchad, l’Éthiopie ou le Ghana, exposerait Dakar à un signal négatif pour sa signature sur les marchés internationaux, où le pays s’est financé à plusieurs reprises en eurobonds depuis 2011.
Un signal attendu par les autres créanciers
La position du FMI est scrutée au-delà de Washington. La Banque mondiale, la Banque africaine de développement et les bailleurs bilatéraux, Union européenne et Agence française de développement en tête, conditionnent largement leurs décaissements à l’existence d’un programme vivant avec le Fonds. Le feu vert politique donné par Kristalina Georgieva ouvre donc, en théorie, un effet domino sur plusieurs centaines de millions de dollars d’appuis budgétaires en suspens.
Du côté des créanciers privés, les eurobonds sénégalais se traitent depuis plusieurs mois à des niveaux qui traduisent une prime de risque élevée. Un accord avec le Fonds, même partiel, serait de nature à desserrer la contrainte de refinancement à laquelle le Trésor sénégalais fait face sur l’horizon 2026-2027. Les créanciers chinois, deuxième source bilatérale d’endettement du pays, surveillent également les contours d’un éventuel nouveau programme, dont les conditionnalités pourraient affecter certains contrats d’infrastructures.
Pour le gouvernement de Dakar, l’étape suivante consistera à transformer l’engagement verbal de la directrice générale en calendrier opérationnel. Une mission des services du Fonds à Dakar, puis un passage devant le conseil d’administration, restent les deux jalons incontournables avant que les financements ne reprennent effectivement le chemin du Trésor public sénégalais.
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