La localité d’Agnam, dans le département de Matam, a transformé une journée ordinaire en acte de résistance foncière. Les habitants ont organisé une mobilisation à caractère religieux pour rejeter l’implantation, sur leurs terres, d’un projet attribué à la société Amafrique SA. La consigne, suivie à la lettre, interdisait toute circulation automobile dans le périmètre concerné, y compris pour les autorités locales. Ce verrouillage spectaculaire illustre la sensibilité croissante des questions foncières dans la vallée du fleuve Sénégal.
Une mobilisation religieuse contre un projet contesté
En décrétant cette journée de prière, les populations d’Agnam ont conféré à leur refus une dimension qui dépasse le simple différend administratif. La prière collective, dans le contexte du Fouta, fonctionne comme un sceau social : elle engage la communauté tout entière et place le territoire revendiqué sous une protection à la fois spirituelle et coutumière. L’absence totale de véhicules, dans une zone où l’accès routier conditionne tout déploiement logistique, a constitué un signal sans ambiguïté adressé au promoteur.
Le fait que le maire de la commune, par ailleurs député, n’ait pas dérogé à la règle n’est pas anodin. Farba Ngom, figure politique de premier plan et longtemps considéré comme l’un des relais influents de l’ancien pouvoir, s’est plié à la décision collective. Cette posture traduit le poids des autorités traditionnelles et des chefs religieux locaux, capables d’imposer une discipline communautaire que ni le statut d’élu ni les responsabilités nationales ne permettent de contourner.
Le foncier rural, ligne de fracture stratégique
L’épisode d’Agnam s’inscrit dans une série de tensions qui, depuis plusieurs années, opposent communautés rurales et investisseurs privés autour de l’attribution de vastes superficies agricoles. La vallée du fleuve, propice à l’agriculture irriguée, attire de nombreux projets agro-industriels. Les promoteurs y voient un gisement de productivité, tandis que les populations redoutent une dépossession progressive de terres considérées comme un héritage collectif, indissociable de l’identité communautaire.
Dans ce dossier, la société Amafrique SA se retrouve dans la position délicate d’un opérateur dont la légitimité d’occupation est ouvertement contestée par les ayants droit coutumiers. Le mécanisme d’attribution des terres au Sénégal, fondé sur la loi sur le domaine national de 1964, confie aux communes la délibération sur les affectations. Mais les conseils municipaux se trouvent souvent pris en étau entre les exigences d’investisseurs porteurs de promesses d’emplois et la fidélité aux usages locaux.
Un test politique pour Farba Ngom et les nouvelles autorités
Pour le député-maire, la séquence revêt un coût politique évident. Avoir été tenu à distance de sa propre commune, le temps d’une journée, expose un édile habitué à incarner l’autorité locale à une forme inédite de désaveu symbolique. L’épisode survient alors que les nouvelles autorités sénégalaises, issues du scrutin présidentiel de mars 2024, ont fait de la transparence foncière et de la révision de certaines concessions un axe de leur discours. Plusieurs dossiers d’attributions controversées font déjà l’objet d’examens ou de procédures.
Concrètement, le bras de fer d’Agnam pourrait peser sur la suite donnée au projet d’Amafrique SA. Une opposition aussi structurée, doublée d’un consensus religieux et coutumier, rend politiquement difficile toute reprise en main par la force. Les promoteurs privés actifs dans le nord du pays observent attentivement ce précédent, qui risque de redessiner les conditions d’acceptabilité sociale des investissements agricoles dans la vallée.
Reste à savoir si un dialogue formel s’ouvrira entre la commune, le promoteur et les ministères de tutelle. À défaut, le contentieux foncier d’Agnam pourrait grossir la liste des dossiers sensibles que l’administration centrale devra arbitrer dans les prochains mois, à la croisée du droit positif, des coutumes locales et des impératifs d’investissement. Selon Dakaractu, la journée de mobilisation s’est déroulée sans incident et a abouti à un blocage total du périmètre concerné.
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