L’affaire Mahieddine Tahkout illustre la persistance des dossiers de corruption financière hérités de la décennie Bouteflika devant la justice algérienne. Le tribunal pénal spécial de Sidi M’hamed, juridiction d’Alger spécialisée dans les délits économiques et financiers, a requis seize ans de prison ferme contre l’homme d’affaires. Les chefs retenus combinent blanchiment de capitaux et soustraction de plusieurs centaines de millions d’euros au fisc algérien, via un compte ouvert en Suisse. Le réquisitoire vise un acteur emblématique du capitalisme de connivence qu’Alger entend solder depuis la chute du système Bouteflika en 2019.
Un empire bâti sur l’importation automobile
Mahieddine Tahkout s’est imposé dans les années 2000 et 2010 comme l’un des principaux importateurs de véhicules en Algérie, à une période où le marché national pesait plusieurs centaines de milliers d’unités annuelles. Son groupe, étendu au transport, à la location de bus universitaires et à l’assemblage automobile, prospérait grâce à un accès privilégié aux licences d’importation et aux marchés publics. Cette proximité avec les cercles décisionnels en a fait l’archétype des oligarques visés par les enquêtes ouvertes après le départ d’Abdelaziz Bouteflika.
L’intéressé n’en est pas à sa première confrontation avec la justice. Plusieurs condamnations ont déjà été prononcées à son encontre dans des dossiers connexes, portant sur l’octroi indu d’avantages fiscaux, le blanchiment et le financement occulte de campagnes électorales. Le dossier actuel élargit le périmètre en ciblant spécifiquement l’évasion d’actifs vers une juridiction étrangère, en l’occurrence helvétique.
La piste suisse au cœur du réquisitoire
L’accusation reproche à l’homme d’affaires d’avoir orchestré le transfert de plusieurs centaines de millions d’euros vers un compte bancaire domicilié en Suisse, dans l’objectif de soustraire ces avoirs à l’administration fiscale algérienne. La qualification de blanchiment vient s’ajouter à celle de fraude, traduisant la volonté du parquet d’attaquer les circuits financiers eux-mêmes et non plus seulement les faits primaires de corruption.
La piste suisse n’est pas nouvelle dans les contentieux algériens. Berne et Alger entretiennent des canaux d’entraide judiciaire dont l’efficacité reste mesurée, malgré les standards renforcés portés par le Groupe d’action financière (GAFI). Le recouvrement effectif des avoirs détournés demeure le talon d’Achille des procédures menées par les autorités algériennes, qui peinent à concrétiser les saisies prononcées sur le territoire national en levées d’avoirs à l’étranger.
Un signal politique réitéré
Au-delà du sort individuel de Mahieddine Tahkout, le réquisitoire s’inscrit dans la séquence judiciaire ouverte par le pouvoir algérien contre les figures économiques de l’ancien système. Anciens Premiers ministres, ministres de l’Industrie et patrons proches de la présidence Bouteflika ont été condamnés depuis 2019 dans des dossiers d’attribution irrégulière de marchés et de financements occultes. Cette politique pénale, présentée par Alger comme une refondation morale de la vie publique, vise aussi à reconfigurer le tissu des élites économiques et à assécher les rentes captées par quelques familles.
Reste que la portée structurelle de ces procès dépend de réformes plus larges sur la commande publique, la concurrence dans l’importation et la transparence des bénéficiaires effectifs des sociétés. Les opérateurs étrangers, notamment européens et chinois, qui scrutent l’évolution du climat des affaires algérien, attendent des signaux clairs sur la prévisibilité juridique et la fin des passe-droits. Le verdict définitif dans le dossier Tahkout, attendu après le délibéré du tribunal, donnera la mesure de la fermeté retenue par les juges face aux réquisitions du parquet.
Sur le plan régional, l’affaire alimente le débat plus vaste sur le recouvrement des avoirs détournés en Afrique du Nord et au Sahel, alors que plusieurs États engagent des procédures parallèles contre d’anciens dignitaires. Selon RFI Afrique.
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