À Beyrouth, la saison des fêtes s’ouvre sous le signe de la résilience. La municipalité et plusieurs partenaires privés ont lancé la programmation d’« Aïad Beyrouth » (les Fêtes de Beyrouth), un cycle d’animations culturelles, artistiques et commerciales déployé dans les quartiers centraux de la capitale libanaise. L’événement, qui court jusqu’aux fêtes de fin d’année, ambitionne de renouer avec la tradition festive d’une ville longtemps considérée comme la vitrine culturelle du Levant, avant que l’accumulation des crises n’assombrisse son image.
Un pari culturel pour réactiver le centre-ville
La programmation mise sur une concentration d’activités dans les artères historiques du centre-ville, laissé exsangue depuis l’effondrement financier d’octobre 2019 et la double explosion du port en août 2020. Concerts en plein air, marchés artisanaux, illuminations, spectacles pour enfants et animations de rue composent l’ossature d’un dispositif pensé pour ramener les Beyrouthins vers un espace public déserté. Les organisateurs revendiquent une approche inclusive, associant artistes locaux, commerçants et associations de quartier.
Derrière la dimension festive, l’enjeu est éminemment économique. Le commerce de détail, la restauration et l’hôtellerie du centre-ville comptent parmi les secteurs les plus sinistrés par la contraction du pouvoir d’achat et par la fuite d’une partie de la clientèle diplomatique et touristique. En concentrant les flux sur quelques semaines, la municipalité espère générer un effet de levier sur les recettes de fin d’année et signaler aux visiteurs de la diaspora, traditionnellement de retour à cette période, que la capitale demeure fréquentable.
Une capitale entre traumatismes et volonté de rebond
Le contexte reste lourd. Le Liban sort à peine d’une séquence sécuritaire éprouvante marquée par les affrontements transfrontaliers avec Israël et par l’incertitude politique persistante autour de la formation d’un exécutif stable. La livre libanaise, amputée de plus de 95 % de sa valeur depuis 2019, contraint une large partie de la population à une consommation de subsistance. Dans ce paysage, la relance d’un événement grand public revêt une portée symbolique autant qu’économique.
Les initiateurs d’« Aïad Beyrouth » assument précisément ce registre du symbole. Il s’agit de démontrer que la ville peut encore produire du commun, offrir des espaces de convivialité gratuits et rassembler des publics fracturés par la géographie confessionnelle et les inégalités socio-économiques. Le choix du slogan, qui parie explicitement sur « la vie », traduit une volonté de rupture avec le récit du déclin qui domine la couverture médiatique du pays depuis plusieurs années.
Un modèle de financement hybride
Le montage financier illustre l’état des finances publiques libanaises. La municipalité de Beyrouth, dont les ressources ont fondu avec la dépréciation monétaire, ne peut assumer seule un événement de cette envergure. Les organisateurs s’appuient donc sur un tour de table associant enseignes commerciales, banques, fondations privées et opérateurs culturels. Cette hybridation, désormais courante dans les grandes manifestations libanaises, soulève des questions récurrentes sur la gouvernance et l’accessibilité de tels rendez-vous, mais elle constitue à ce stade la seule voie viable pour maintenir une offre culturelle publique.
Reste que l’événement s’inscrit dans une temporalité plus large. Les autorités municipales ambitionnent d’en faire un rendez-vous annuel structurant, à l’image de festivités déclinées dans d’autres capitales méditerranéennes comme Athènes ou Marseille. La réussite ou l’échec de cette édition conditionnera la capacité de Beyrouth à attirer sponsors et partenaires internationaux pour les prochaines saisons, dans un environnement régional très concurrentiel où Dubaï, Riyad ou Le Caire investissent massivement dans l’événementiel culturel.
Pour les observateurs, « Aïad Beyrouth » n’effacera ni les fractures politiques, ni la crise bancaire, ni le poids des dossiers régionaux qui pèsent sur le pays du Cèdre. Mais l’initiative témoigne d’une reprise d’initiative civique et municipale, à un moment où l’État central reste largement paralysé. Dans les rues du centre-ville, l’affluence des premiers soirs constitue déjà, pour ses promoteurs, une première victoire. Selon Al Akhbar, la programmation entend précisément parier sur la vie, contre le récit de l’effondrement.
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