Les crèmes au mercure vendues au Gabon constituent un risque sanitaire majeur que les autorités peinent à endiguer. Selon les analyses conduites par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), plusieurs produits éclaircissants disponibles sur les étals des marchés gabonais contiennent des concentrations de mercure largement supérieures aux seuils tolérés par la réglementation internationale. Le constat heurte d’autant plus que ces cosmétiques sont officiellement prohibés sur le territoire national depuis plusieurs années, sans que les circuits de distribution n’aient été démantelés.
Derrière l’apparence anodine d’un pot vendu à bas prix se cache un métal lourd dont la toxicité est documentée de longue date. Le mercure traverse la barrière cutanée, s’accumule dans l’organisme et provoque des lésions irréversibles. Les reins, le système nerveux central et le cerveau figurent parmi les organes cibles. Or les utilisatrices, attirées par la promesse d’un teint plus clair, ignorent généralement la composition réelle des produits qu’elles appliquent quotidiennement.
Une interdiction sur le papier, un commerce qui prospère
Le Gabon a inscrit dans sa réglementation l’interdiction des cosmétiques contenant du mercure, en cohérence avec la Convention de Minamata signée en 2013 et ratifiée par de nombreux États africains. Ce traité international encadre strictement l’usage industriel et commercial du métal, et fixe à un milligramme par kilogramme la teneur maximale autorisée dans les produits cosmétiques. Les tests menés par l’OMS révèlent des dépassements considérables, parfois plusieurs centaines de fois supérieurs à la norme.
Le hiatus entre la norme et la pratique illustre les difficultés structurelles du contrôle sanitaire dans le pays. Les douanes, les services de répression des fraudes et les autorités sanitaires disposent d’un cadre juridique clair, mais les moyens humains, techniques et logistiques manquent pour assurer un maillage efficace des marchés informels. Les crèmes incriminées circulent souvent par des canaux d’importation parallèles, en provenance de plusieurs pays asiatiques et ouest-africains, échappant aux dispositifs de traçabilité.
Un marché de la dépigmentation tiré par la demande
La consommation de produits éclaircissants reste un phénomène social profondément enraciné en Afrique centrale. Les déterminants sont multiples : pressions esthétiques, représentations héritées, marketing agressif et accessibilité financière. Le résultat est une demande soutenue qui maintient en activité un commerce lucratif, structuré autour de petits revendeurs, de boutiques de quartier et de plateformes numériques. Les autorités sanitaires du continent estiment que près d’un tiers des femmes en Afrique de l’Ouest et centrale recourent à ces produits, avec des écarts importants selon les pays.
Au Gabon, la situation se complique du fait de la coexistence de produits artisanaux mélangés localement et de cosmétiques manufacturés importés en marge des circuits agréés. Les premiers échappent par nature à tout contrôle de composition. Les seconds bénéficient d’un emballage soigné qui inspire confiance et masque la dangerosité réelle de leur formulation. Les campagnes de sensibilisation publique demeurent rares, peu relayées par les médias grand public et insuffisamment ciblées sur les zones urbaines populaires où la consommation est la plus forte.
Quelle réponse des pouvoirs publics ?
Le rapport de l’OMS met directement les autorités gabonaises face à leurs responsabilités. La transition politique en cours a placé la gouvernance et la transparence au cœur du discours officiel ; la question des cosmétiques toxiques constitue un test concret de la capacité de l’État à protéger ses populations. Renforcer les contrôles aux frontières, sanctionner les distributeurs en infraction, financer des dispositifs d’analyse en laboratoire et déployer des campagnes d’information sont autant de chantiers identifiés mais peu engagés à ce jour.
La portée du dossier dépasse les frontières du Gabon. La Commission de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) pourrait être saisie pour harmoniser les pratiques de contrôle dans la sous-région, où la porosité des marchés rend illusoire toute action purement nationale. La société civile, les ordres professionnels de pharmaciens et de dermatologues, ainsi que les opérateurs économiques légalement enregistrés, ont également un rôle à jouer pour assécher la demande et dénoncer les filières clandestines. Selon Gabon Review, le scandale révélé par l’OMS expose au grand jour la défaillance d’un dispositif réglementaire qui existe sur le papier mais ne se traduit pas sur les marchés.
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