Cameroun : Cabral Libii pointe les failles de la succession de Paul Biya

Aerial view of lush Yaoundé cityscape showcasing urban and green landscapes.Photo : K / Pexels

Au Cameroun, la question de la succession de Paul Biya cesse d’être un tabou feutré pour s’inviter dans l’arène publique. L’opposant Cabral Libii, président du Parti camerounais pour la réconciliation nationale (PCRN) et député à l’Assemblée nationale, met en garde contre un scénario de chaos si le chef de l’État, âgé de 91 ans, se trouvait brutalement empêché d’exercer ses fonctions. L’alerte, relayée par la presse nationale, intervient alors que le pays s’achemine vers une élection présidentielle attendue en octobre 2025 et que la longévité au pouvoir du dirigeant, en poste depuis novembre 1982, alimente toutes les spéculations.

Un avertissement qui vise le vide institutionnel

La charge de Cabral Libii ne porte pas uniquement sur la personne du président. Elle interroge la capacité du dispositif constitutionnel camerounais à absorber un choc successoral. L’article 6 de la Constitution, dans sa version révisée en 2008, prévoit qu’en cas de vacance de la présidence constatée par le Conseil constitutionnel, l’intérim est assuré par le président du Sénat, actuellement Marcel Niat Njifenji, lui-même nonagénaire. Une élection doit alors se tenir dans un délai compris entre vingt et cent-vingt jours. Sur le papier, le cadre existe. Dans les faits, plusieurs maillons de la chaîne reposent sur des figures âgées ou peu identifiées du grand public, ce qui nourrit l’inquiétude de l’opposant.

Le PCRN, troisième force à l’Assemblée nationale depuis les législatives de 2020, cherche depuis plusieurs mois à élargir son audience au-delà de sa base de Yaoundé et de l’Ouest du pays. En plaçant le débat sur le terrain de la continuité de l’État, Cabral Libii occupe un créneau peu investi par les autres opposants, davantage concentrés sur la contestation du bilan économique et sécuritaire du régime.

Un contexte politique et sécuritaire sous tension

Le signal envoyé par le député intervient dans un environnement national lourd. La crise anglophone, qui déchire les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest depuis fin 2016, a fait plus de 6 000 morts selon les estimations de l’International Crisis Group, et déplacé plusieurs centaines de milliers de personnes. Dans l’Extrême-Nord, les incursions de Boko Haram continuent de ponctuer l’actualité sécuritaire. Un vide au sommet de l’exécutif, dans ces conditions, exposerait l’appareil d’État à des pressions multiples : militaires, communautaires, régionales.

Sur le plan économique, le Cameroun, première économie de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) avec un produit intérieur brut d’environ 50 milliards de dollars en 2023 selon la Banque mondiale, pèse lourd dans la stabilité sous-régionale. Un dérapage politique à Yaoundé affecterait mécaniquement la zone franc CFA d’Afrique centrale, déjà fragilisée par la baisse des recettes pétrolières et le programme en cours avec le Fonds monétaire international (FMI).

Les précédents africains qui hantent le débat

L’avertissement de Cabral Libii trouve un écho dans plusieurs expériences récentes du continent. Au Gabon voisin, le décès d’Omar Bongo en juin 2009 après plus de quarante ans au pouvoir avait ouvert une séquence de contestation électorale durable, dont le pays n’est sorti qu’en août 2023 par un coup d’État militaire. En Guinée équatoriale, en République du Congo ou au Tchad, la question de l’après n’a jamais été dissociée de la recomposition brutale des équilibres sécuritaires. La disparition d’Idriss Déby Itno au Tchad, en avril 2021, a conduit à une transition militaire menée par son fils, en dehors du cadre constitutionnel strict.

Ces précédents nourrissent la lecture de l’opposant camerounais. Dans un pays où le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), formation présidentielle, verrouille l’appareil d’État depuis quatre décennies, la question de l’alternance ne se joue pas uniquement dans les urnes. Elle se joue aussi dans la capacité des institutions à produire une transition ordonnée le jour venu.

Reste à savoir si le pouvoir et les autres composantes de l’opposition s’empareront publiquement du sujet. Le silence prudent qui a longtemps entouré la santé du président et l’organisation de sa succession pourrait devenir, à mesure que l’échéance de 2025 approche, le principal risque politique du pays.

Pour aller plus loin

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About the Author

Serge Kaboré
Journaliste politique, Serge Kaboré suit les trajectoires électorales et la gouvernance publique dans l'espace francophone ouest-africain. Ses analyses portent sur les alternances démocratiques, la réforme de l'État, les transitions militaires et les politiques publiques structurantes dans les domaines de l'éducation et de la santé.

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