Les législatives en Éthiopie se tiennent ce 1er juin 2026 dans la quasi-totalité du pays, à l’exception notable du Tigré. Quatre ans après la fin d’une guerre qui a opposé le gouvernement fédéral d’Addis-Abeba aux forces du Front populaire de libération du Tigré (TPLF), la région septentrionale demeure dans une zone grise institutionnelle. Aucun bureau de vote n’y ouvrira ses portes, privant plusieurs millions d’électeurs tigréens de leur droit de représentation au Parlement fédéral. Ce scrutin doit pourtant déterminer la composition de la chambre basse et, par ricochet, la reconduction éventuelle du Premier ministre Abiy Ahmed.
Un Tigré toujours sous administration intérimaire
Depuis l’accord de Pretoria signé en novembre 2022 sous l’égide de l’Union africaine, le Tigré est dirigé par une administration de transition. Sa mission initiale, restaurer les services de base et préparer un retour à la normalité politique, s’est heurtée à la lenteur du désarmement, aux fractures internes du TPLF et à la persistance de litiges territoriaux avec la région voisine de l’Amhara. Le découpage des circonscriptions, la mise à jour des listes électorales et le déploiement d’agents de la commission électorale nationale (NEBE) y restent hors d’atteinte.
Concrètement, les autorités fédérales invoquent l’impossibilité matérielle d’organiser un scrutin crédible dans un territoire où une partie des infrastructures administratives n’a pas été reconstruite. Les zones occidentales du Tigré, revendiquées par les Amhara et placées de facto hors du contrôle de Mekele, illustrent la complexité du dossier. Les déplacés internes, estimés en centaines de milliers depuis la fin des combats, n’ont pour beaucoup pas regagné leurs foyers d’origine, ce qui rend illusoire toute cartographie électorale fiable.
Un déficit de représentation aux conséquences durables
L’absence du Tigré dans la Chambre des représentants des peuples soulève une question constitutionnelle de fond. La loi fondamentale éthiopienne, adoptée en 1995, repose sur un fédéralisme ethnique qui garantit à chaque région un quota de sièges proportionnel à sa population. En écartant temporairement la région du processus, Addis-Abeba prive un acteur politique majeur d’un canal d’expression institutionnel et fragilise la légitimité du futur gouvernement aux yeux d’une partie de la communauté internationale.
Le TPLF, dont le statut de parti légal a été restauré puis de nouveau contesté au gré des tensions internes, ne présentera pas de candidats. Ses dirigeants se divisent entre une ligne conciliatrice avec le pouvoir fédéral et une faction plus rétive, hostile à l’administration intérimaire actuelle. Ce schisme affaiblit la capacité du Tigré à parler d’une seule voix et offre paradoxalement à Abiy Ahmed une marge de manœuvre confortable pour repousser la tenue d’un scrutin régional.
Abiy Ahmed face à un mandat à consolider
Pour le Premier ministre, prix Nobel de la paix 2019, ces législatives constituent un test de résilience politique. Son parti, le Parti de la prospérité, hérité de la refonte de l’ancienne coalition au pouvoir, aborde le scrutin sans concurrent réellement structuré à l’échelle nationale. Les principales formations d’opposition oromo et amhara ont, pour certaines, boycotté le processus, dénoncent des arrestations de cadres et un cadre sécuritaire défavorable à la campagne. L’insurrection Fano dans la région Amhara et la persistance de violences en Oromia compliquent encore la photographie démocratique.
Sur le plan diplomatique, la mise à l’écart du Tigré expose Addis-Abeba à des critiques renouvelées des bailleurs occidentaux, alors même que l’Éthiopie négocie en parallèle son accès à la mer Rouge et entretient des relations stratégiques denses avec les Émirats arabes unis, la Chine et la Russie. Les chancelleries surveillent autant le taux de participation que la capacité du pouvoir à proposer un horizon de scrutin régional au Tigré, condition implicite d’une normalisation post-conflit. La question d’un référendum sur les zones contestées du Tigré occidental, prévue par l’accord de Pretoria, demeure également en suspens.
Reste un paradoxe que les analystes pointent depuis plusieurs mois : un Premier ministre reconduit sans la voix tigréenne sortira institutionnellement renforcé mais politiquement diminué dans une fédération censée reposer sur l’équilibre entre nationalités. Selon RFI Afrique, aucun calendrier alternatif n’a été communiqué pour permettre aux électeurs du Tigré de rejoindre, à terme, le processus législatif national.
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